Sans langue, pas de logos

LENGA - La Guerre des natures - Tome 1
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© Lenga

« Lenga », premier volet d’un cycle intitulé “La Guerre des Natures”, est né dans le souci, la préoccupation, l’interrogation, roulé entre ces sentiments proprement émouvants puisqu’ils nous agissent.

A l’heure de l’”Anthropocène”, l’homme aurait un rendez-vous des plus tragiques, il serait invité à contempler le tarissement d’une richesse bio-linguistique mondiale, c’est-à-dire à venir pleurer la déperdition d’une richesse langagière observable dans des régions où la biodiversité y est proliférante et médusante.  Par le prisme de l’enquête, code générique qui emprunte tant à la sociologie, le GdRA réunit quatre témoins exemplaires d’un phénomène irréversible et la parole testimoniale – une parole qui témoigne mais qui prend aussi à témoin – se dit tour à tour en xhosa, en merina, en patois, en anglais ou en français. Alors que “Lenga” aurait pu sombrer, par effet miroir, en un chant de cygne pathétique et macabre, l’œuvre puise dans l’énergie des langues parlées la force belle et envoûtante pour signifier l’essoufflement langagier en un rythme que l’on retient.

Le dispositif scénographique est rusé et évite l’écueil d’une conversion immédiate des propos tenus dans une langue étrangère, proposant plutôt une variation très habile autour de la problématique de la transmission. Le merina est tantôt traduit en français par un interprète francophone, tantôt se métamorphose en mots blancs défilant sur un écran. Peut-être plus émouvant encore est ce tissage de discours tenus par des voix mais aussi par des corps et les acrobaties de Maheriniaina Pierre Ranaivoson deviennent un outil narratif performant afin d’échapper à la dévoration du globish. Ce que “Lenga” imprime également en nous, c’est la révolte à l’égard d’un universalisme langagier (mais pas seulement) lénifiant qui polit nos représentations mentales et nos schèmes mythiques, et la célébration de l’altérité langagière pour ne pas avoir à la comprendre comme une aliénation inévitable dans un monde mondialisé.

Cette dernière tautologie typique de la pensée occidentale se désagrège et n’a plus lieu d’être devant le ravissement que procure le dévoilement d’une réalité inconnue comme l’est la présentation du rite funéraire malgache de retournement des morts Famadihana – ou retournement des mots. “Lenga” est aussi une célébration et un avertissement pour ce qui s’est construit et performé comme l’”Occident” : ne pas lutter contre l’effacement de cette richesse bio-linguistique, c’est accepter la perte du langage symbolique, renoncer si l’on paraphrase l’universitaire P. Fontaine au fait que la diversité linguistique permette d’envisager la possibilité d’une explication commune du monde. En ce sens, “Lenga” est une “danse anthropologique” (Cassier) indispensable.

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