Fin du moi

Olivier Masson doit-il mourir ?
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Par l’origine de leurs fonds, les théâtres publics se doivent d’entretenir le patrimoine, d’interroger les évolutions du sentiment d’appartenance au sein d’une communauté (suivant des modalités diverses et pourquoi pas critiques ou postmodernes). Il convient de même qu’ils appuient les risques pris par la recherche – ces productions transgressant les codes, déstabilisant le public et peinant à assembler de suffisantes recettes. Il est, cependant, une troisième mission, une forme d’héritage athénien consistant à faire de la scène un medium participant de l’éducation civique : tel nous semble l’intérêt d’« Olivier Masson doit-il mourir ? »

Inspiré par la sensible et dépiteuse affaire Vincent Lambert, la dernière création de la compagnie L’Harmonie communale a l’intelligence de s’en distancer, de l’augmenter pour donner plus d’acuité aux dilemmes du réel et en révéler le potentiel théâtral. La distance voulue tient en effet moins à une pudeur – nullement absente pour autant – qu’à la révélation de ce potentiel. Ainsi le rideau qui puise aux sources du vocabulaire hospitalier aussi bien qu’à celui de la scène. Ainsi le reste du décor constitué de quelques modules mobiles qui dessinent un tribunal, une clinique ou un confessionnal sans jamais tomber dans le naturalisme. Ainsi, enfin, les personnages du drame interprétés alternativement par cinq jeunes comédiens (inégaux mais tous investis), s’échangeant robes d’avocat et veston ou filant dans une coulisse laissée à vue. La partition signée François Hien sait jouer de cette distribution flottante, de la superposition des plans, de ce trouble dans la convention qu’une réplique soudaine vient, un instant, trahir.

Dans ce jeu mobile des identités s’épanouit « l’imagination empathique » (Martha C. Nussbaum) de l’assistance, s’affine le perspectivisme des opinons. Le théâtre travaille alors la citoyenneté du public dont la condition tient précisément à l’aptitude à regarder le monde en se décentrant. De cette faculté dépend notre manière d’envisager nos semblables : les considérera-t-on comme de simples moyens instrumentalisables ? Les réduira-t-on à des entités abstraites et indiscernables ? Ou les regarderons-nous comme des fins en soi, des êtres dotés d’une vie intérieure d’une certaine complexité ? François Hien et sa bande nous donnent à éprouver le réel tour à tour en juré, en mère, en épouse, en aidant. En victime aussi bien. Une victime qui, malgré sa prostration morbide, se révèle elle-même capable de contrefaire son état et de contribuer ainsi à la théâtralité diffuse.

Tandis que prend fin cette fable interrogeant les confins du moi, les contentions de la loyauté et les soubassements de la dignité, la troupe interrompt les saluts pour dénoncer la réforme des retraites, incitant les présents – dans une intervention argumentée et dépassionnée – à la convergence des buts (« fin du mois », « fin du monde »). Bras ballants, les comédiens retrouvent alors leur identité civile – comme lorsqu’ils nous accueillaient avant le drame, sur les marges du plateau. Il n’est pas d’emploi plus noble que celui d’homme, écrivait déjà Rousseau.

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