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Troisième volet d’une trilogie familiale, « Kind » est le nouveau-né déglingué sorti de la centrifugeuse à pulsions malsaines de la compagnie Peeping Tom. Voir un spectacle de cette compagnie virtuose, c’est un peu comme suivre, halluciné, le zigzag cahotant (« chaotant ») d’un poulet dont on aurait coupé la tête, à avancer comme un funambule drogué, entre maîtrise experte du mouvement et risque constant du déséquilibre. Peeping Tom a l’art de composer des tableaux d’environnements familiers (musée, forêt), de les soigner avec une précision extrême afin qu’on en reconnaisse les figures archétypales à l’instant même où celles-ci ne sont déjà plus à leur place. Le carnaval familial prend place cette fois dans les montagnes, ambiance Rocheuses, conifères et bûcheron. Le ballet des uniformes (chemise motif tartan, K-way de randonneur, scaphandre d’épidémiologiste) est là pour alimenter la machine à fantasmes ; c’est bien connu, devant un uniforme, on ne se pose qu’une question, savoir ce qui se trouve en dessous : que cache-t-il ? « Kind » plonge dans la psyché boiteuse de l’enfant, en convoquant son sens habituel du cauchemar affleurant, son goût pour l’auscultation de la déviance infime par laquelle tout part en vrille. Une petite fille trop grande fait du tricycle en chantant, quelque part entre une Alice et un derviche diabolique. Ses parents se livrent à un étrange coït buccal devant elle, son père éclate des randonneurs asiatiques au fusil ; les corps, au fur et à mesure se masquent en vieillards, se déstructurent. La bizarrerie ici est en deçà du pensé ou du chorégraphié – le poulet n’a plus de tête – elle est dans la moelle de Peeping Tom, comme un fluide onirique et macabre, par lequel la réalité semble refluer le refoulé comme un hoquet baroque. « Kind » réitère, pour notre plus grande joie fascinée, ce contraste entre raffinement formel, soin léché de la production, et psyché WTF du spectacle. Ça parle de l’enfance, des liens à créer ou à couper, de cordons divers, d’œufs tremblants, de silhouettes criblées de balles qui ont l’air de crever autant de que de naître. Une déception subsiste pourtant : celle d’un sentiment de sous-régime des corps, un peu au ralenti. C’est moins par nostalgie de ce qu’on sait être le sidérant pouvoir de démembrement des danseurs (« Mutter ») que par désir d’un mouvement qui conjure l’asphyxie. On regrettera un peu que «Kind » ne fasse pas davantage disjoncter les corps au rythme des convulsions familiales. Parce que ça les vaut bien.

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