Ce peuple est beau

BôPEUPL [Nouvelles du parc humain]
Par

© Frédéric Desmesure

Michel Schweizer, fidèle à sa méthode de travail, sort des sentiers battus mille fois par un théâtre plus conventionnel pour revenir à la source de ce qui se joue chaque soir sur un plateau théâtral : le combat d’une humanité aux prises avec sa fragilité. Plutôt que de choisir la voie du simulacre, il interroge ceux qu’il est allé chercher et porte leurs interrogations face à un public.

Au départ donc, il y a un fragment d’humanité. Six êtres qui ne s’étaient jamais rencontrés auparavant. Leur seul point de contact, c’est Michel Schweizer lui-même qui a une idée en tête : les confronter au concept d’inséparation forgé par le philosophe français Dominique Quessada. Le réel n’est plus qu’une tectonique des flux et l’homme, au même titre que l’ensemble du vivant, est pris dans un mouvement transitoire. Quelle place l’homme peut-il occuper dans ce mouvement transitoire ? Surgit alors un paradoxe : comment représenter chaque soir ce flux permanent que l’on ne peut figer sans tomber dans le faux-semblant et la parodie du réel ? Marco, un de ces fragments lumineux d’humanité découvert par Michel Schweizer, résout cette antinomie en nous incitant à revenir le lendemain pour voir si son camarade Patrick lui posera les mêmes questions… Les six interprètes font exploser les frontières du vrai et du faux, de l’illusion théâtrale en tissant chaque soir les fils d’une rencontre éphémère et perpétuellement renouvelée depuis ce premier repas, projeté au début de la représentation, durant lequel Aliénor, Patrick, Marco, Frédéric, Jérôme et Franck, qui ne s’étaient alors jamais vus, sont filmés.

La seule vérité n’est pas celle proclamée par la voix off ou par les interprètes eux-mêmes qui, parfois, se font l’écho d’une philosophie qui peut, comme nous, les déborder, mais c’est bien celle de leur être-au-monde qui transpire par chaque pore de leur peau, que l’on perçoit dans le moindre tremblement de leurs mains, de leur voix ou du corps tout entier. Michel Schweizer a, on le sent, une immense confiance en ces six acteurs, au sens étymologique du terme, qu’il a réunis le temps de quelques représentations et qui, une fois lâchés sur le plateau, sont pris dans une vague que le metteur en scène ne peut lui-même plus contrôler. La rencontre peut ne pas avoir lieu ; elle peut aussi être éblouissante. L’espace théâtral devient la caisse de résonance de tous les êtres qui s’y croisent, qui se bousculent dans le fracas d’une danse frénétique, se défient et in fine dessinent les contours de notre humanité. Ce qui est magnifique dans le travail de Michel Schweizer, c’est cette fragilité perpétuelle qui peut, à n’importe quel moment, tout faire basculer mais qui, soir après soir, conduit les interprètes à se connaître chaque fois un peu plus. L’interaction de ces êtres n’est pas le reflet exsangue d’une rencontre passée, historicisée, mais bien une découverte renouvelée de ce qu’est l’autre.

La jeune et talentueuse Aliénor Bartelmé, déjà aperçue il y a quelques années dans « Cheptel » et autour de laquelle la rencontre semble prendre corps, par l’immense sourire qui traverse son visage au moment des saluts, semble nous dire que le pari de Michel Schweizer a réussi. Six êtres, ce soir-là, ont construit un espace de cohabitation. Nous n’avons pas été que de simples spectateurs ou des témoins indirects de cette rencontre. Nous sommes inséparés.

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