(c) Marie Clauzade

C’est un spectacle immédiatement attachant, tâtonnant et gracieux, progressant par dédale de digressions, avançant tel un work in progress comme une chenille contractant et décontractant le corps de ses pensées, qui semble s’élaborer sous nos yeux avec la grâce d’une conversation vivante. Plateau nu pour trois comédiens, un chien – charmant -, un piano et une table. Celle-ci est jonchée de mystérieuses liasses de texte, feuillets recouverts des mots de Marguerite Duras. Ce n’est pas à ses œuvres écrites toutefois que s’est intéressé la metteur en scène Isabelle Lafon, plutôt à l’oralité des paroles et des silences que l’écrivain a échangés avec, pêle-mêle, des mineurs de Harnes, des enfants de la Dass, la strip-teaseuse Lolo Pigalle, l’écrivain/journaliste Pierre Dumayet. A partir de ces matériaux d’archives – des interviews que Duras a menées et réalisées dans les années 60 – le spectacle donne à entendre l’insatiable curiosité de l’écrivain à l’égard de ses interlocuteurs, sa frontalité jamais impudique à travers laquelle le mélange d’autorité et de délicatesse semble immédiatement mettre son interlocuteur en confiance. Outre les éléments objectifs qui évoquent l’écrivain (l’animation de la rue Saint-Benoit, l’alcoolisme, le thème superbe d'”India Song”), cette dernière est, sur scène, telle un spectre vivant, à la fois centrale et en retrait, présente par ses silences autant que par ses formules lapidaires. Par moments, une interrogation : pourquoi ne pas directement visionner captations, interviews, enregistrements de l’écrivain ? On se demande quelle est la valeur ajoutée du théâtre, ici, par rapport aux matériaux bruts, radiophoniques et télévisuels. Et il suffit qu’Isabelle Lafon raconte son lien intime à l’écrivain, qu’elle entrelace Duras aux récits de ses promenades avec sa chienne Margo, nous rappelant la puissance des phrases, qui dès lors qu’elles nous prennent, ne cessent de nous accompagner (y compris dans les espaces canins du bois de Vincennes, donc) pour que le doute s’envole.

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