La Tortue de Gauguin

Art au firmament

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Article co-écrit avec Mariane de Douhet

Attention. Sidération, soulèvement, conversion : « La Tortue de Gauguin » est un spectacle qui rompt avec tout ce qui précède − on parlerait de spectacle divin si cette qualification n’occultait l’une des forces premières de cette performance radicale et sublime, à savoir montrer l’homme en train de fabriquer des formes dans ce qu’il a de plus humain. Sont montrés travail, progression et métamorphose. Mais le génie de ce spectacle est de dépasser une opposition entre fabrication et création − plus immédiate, divine, surgissante − en rendant sensible le double mouvement de l’art : germination et épiphanie. Enfin, entre les lignes surcodées d’un monde balisé, créer une évidence, une impulsion primitive, là où l’on ne l’attend plus. Nous faire découvrir pour la première fois quelque chose qui nous accompagne depuis toujours, dans la limpidité des formes conjuguées. Sous nos yeux, l’art naît.

Dans la nuit, un échafaudage de neuf mètres nous fait face, prend place sous le ciel. Huit artistes l’occupent, nichés dans des alvéoles. Ils semblent y habiter des espaces propres, dont les limites cellulaires se fondent et se confondent lorsque le geste artistique dessine un être commun. Dispositif qui rend sensible la façon dont l’œuvre est toujours l’agrégation d’autres œuvres, d’individus et d’influences multiples alors même qu’elle se présente comme l’effet d’un geste singulier. Les gestes ici se répondent, se complètent, font corps. D’une succession de peintures créées simultanément naît une nouvelle figure : six tableaux en deviennent un seul, réversible et recomposable.

L’inspiration souffle sur cette structure de plein vent où s’inventent les artistes, où ils se disent de tout leur corps, de toute leur voix, sur toutes les matières ! Couleur, lumière, texte, musique et rêve sont les matériaux de la compagnie Lucamoros. Nous devenons des enfants pris dans l’émerveillement des images mobiles d’une lanterne magique. Elles ont la pureté des vitraux, d’un pan de mur jaune, d’un baiser sur le front.

Les mots manquent ici, ils ne cernent rien. C’est la marque d’un langage perdu, désorienté par tant de beauté, saccagés dans le flot perpétuel du changement. Annonçons donc d’emblée la couleur : décrire est vain. Tout est transfiguration, les étiquettes bougent et volent, les mots même ne peuvent plus se survivre qu’en partance, dans de longues mélopées picturales. On ne décrira surtout pas « La Tortue de Gauguin », on se contentera d’évoquer l’expérience synesthésique qui advient sous nos yeux : trois composants − peinture, texte, musique − se font écho à travers un tissage collectif réunissant tout ce qui se disloque, en nous et au-dehors.

Chaque œuvre, pleinement achevée pourtant, s’intègre et se désintègre au cours du spectacle. L’art est une vie perpétuelle, c’est un mouvement continu. Il ne se laisse pas figer, pas ici, il bouillonne, échappe, revient, éclate en fragments composites. Le piano s’abouche au pinceau, la guitare aux ciseaux, la voix semble impulser les élans colorés des pigments, sous le chapiteau des étoiles qui regardent danser dans le vent des œuvres éphémères. La vie est art ; ce spectacle nous le rappelle.

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