Sur la route de Poucet

Bas les masques, haut les cœurs

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Comme chaque année, il a fallu se frayer un chemin dans la jungle du OFF, sélectionner sur quelques mots, une affiche, une photo, ce qui pourrait nous embarquer parmi les mille spectacles proposés. Le rédacteur avignonnais, bien que sachant flairer les pièges à plusieurs kilomètres, se fait parfois avoir, péchant par naïveté. Et parfois, ce même rédacteur découvre une pièce dont il ne connaissait rien et de laquelle il tombe amoureux.

Imaginez une rencontre au sommet entre Charles Perrault, Raymond Chandler, Dennis Hopper et Jack Kerouac, agrémentée d’une touche de Bruno Bettelheim. C’est ça, « Sur la route de Poucet ». Une réécriture à la sauce seventies américaines d’une histoire que nous croyions pourtant connaître par cœur. Le défi était de taille, il est relevé avec brio par Mathieu Létuvé dans ce spectacle transdisciplinaire où se mêlent projections vidéo (réalisées par Antoine Aubin), hip-hop (Frédéric Faula et Marvin Clech en alternance), musique originale (composée par Olivier Antoncic et Évrard Moreau). Toute l’équipe, artistique comme technique, aurait mérité d’avoir son nom imprimé ici tant le travail présenté est cohérent, tant on a eu l’impression (ô combien rare) d’assister à un spectacle de troupe et pas à une bataille d’ego.

« Sur la route de Poucet » est un road-movie mâtiné de thriller, une épopée aussi bien physique que mentale qui prend place parallèlement sur les routes américaines et dans la psyché de Poucet. Car qui est réellement Poucet ? Le vieil homme en fauteuil roulant est-il bien celui qu’il dit être ? Et qui est cette mystérieuse créature amérindienne qui rôde ?

Le décor, agissant telle une représentation de l’espace mental de Poucet, se déplie et se replie sur lui-même, avalant et recrachant ceux qui se trouvent sur sa route, laissant les uns dans l’ombre et les autres dans la lumière. On a pensé au beau « Vanishing Point » de Marc Lainé, pour la poésie, on a pensé à Roger Corman devant les personnages horrifiques qui servent de frères à Poucet, et puis on s’est dit que, finalement, on avait embarqué à bord d’un train fantôme qui déraillait (inoubliable scène de course-poursuite réalisée sans bagnole mais avec des éclairages) et que, rendons à César ce qui appartient à César, si on aimait tant ce spectacle, c’est surtout grâce à Mathieu Létuvé lui-même, qui a su en faire ce qu’il est.

Voilà, enfin, comment on pourrait décrire ce qu’est « Sur la route de Poucet » : une fête foraine. On en ressort étourdi, ébloui, et avec l’envie d’y revenir. Mieux qu’une fête foraine : « Sur la route de Poucet » est un poème visuel et sonore. On en ressort avec une foule d’images en tête, toutes plus marquantes les unes que les autres, et en se disant qu’il est rare, aujourd’hui, de trouver compagnie qui soit aussi attentive au texte qu’aux images scéniques offertes. Un spectacle total, auquel on souhaite une longue vie remplie de dates de tournée. À vous qui n’avez pas encore vu « Poucet » et vous apprêtez à le découvrir, nous vous envions.

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