Fantôme, un léger roulement, et sur la peau tendue qu'est notre tympan

Doux spectre musical

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Depuis « Comme je l’entends », le compositeur Benjamin Dupé élabore toujours ses créations autour de la question de la perception/réception de la musique par le public. Interroger « ce qu’on écoute » autant que « comment on l’écoute » semble être le principe dramaturgique qui fonde chaque spectacle. Dès lors, la représentation s’organise comme une expérience propre à chaque spectateur plutôt que comme un simple objet musical et scénique.

Avec « Fantôme, un léger roulement, et sur la peau tendue qu’est notre tympan », non seulement le compositeur poursuit cette démarche d’incorporation du public à la musique avec beaucoup d’habileté et de maîtrise, mais il ouvre aussi un champ poétique et visuel très puissant, faisant s’entrechoquer le mécanique et le fantastique dans un rituel envoûtant et très agréable.

On pénètre dans l’espace scénique comme dans un cénacle. Jauge réduite, 50 personnes viennent s’asseoir dans un rectangle de banquettes et de coussins blancs où les jambes s’allongent comme pour inciter l’intellect à lâcher prise au profit de l’intelligence du sensible. Autour de nous, une multitude d’objets suspendus ou disposés à terre. De bois, de papier, de sable ou de verre, ils n’évoquent volontairement rien si ce n’est eux-mêmes, ce qui a pour effet de créer un cadre rassurant, entre l’intime et le sacré, la chambre et le temple, où la parole du rêve ou de l’oracle attend sa délivrance. Un bruissement d’abord. Des cônes de papier vibrent au-dessus de nos têtes, étranges cigales qui s’accordent et sonnent le rassemblement. Puis peu à peu chaque objet prend vie et lumière, prononçant sa petite phrase musicale unique : caillou glissant le long d’une rigole de bambou, eau ou sable s’écoulant dans un bocal, tôle ondulée réagissant à la friction d’une membrane… Ces instruments mécaniques dialoguent, surprenant notre regard à chaque nouvelle apparition sonore et lumineuse, et sur eux comme sur le premier étage d’une architecture complexe s’élèvent des haut-parleurs dissimulés dans le noir des boucles et des nappes synthétiques, canopée musicale qui entraîne notre écoute sur des versants plus métaphysiques et vertigineux. De variations en découvertes, le mouvement s’amplifie et monte vers un climax jouissif, laissant place à la présence du fantôme venu lui-même nous saluer, nous dire qu’il n’y a rien à craindre, que tout n’est qu’onde et vibration.

Car si la musique contemporaine est souvent perçue comme abrupte, syncopée, voire agressive, Benjamin Dupé met son honneur à la rendre enveloppante, rassurante même (ce qui n’empêche pas ce concerto pour esprit d’être parfois frappeur). C’est cette volonté d’adoucissement qui a nécessité la disparition des interprètes dont les corps, souvent en tension, pouvaient faire écran à la simplicité du ressenti du spectateur. Par ce formidable subterfuge qu’est la convocation du fantastique, le bambou et le sable flirtant avec l’imagerie japonaise dans laquelle la figure du spectre bienveillant est si présente, le compositeur parvient à faire entendre une musique extrêmement savante, moderne et raffinée dans un cadre qui rompt totalement avec la réputation austère dont elle jouit. Une fois l’esprit apaisé par cet appui de l’image comme par la caresse d’une main tendue, le corps (et ses sensations) reconnaît finalement quelque chose de très ancien et parfois enfoui en lui-même. Et l’émotion musicale qui naît de cette révélation est bouleversante et délicieuse.

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