La Fiesta

Israel Galvan : flamenco chamanique

Par

© aleksandra_kononchenko

Dégagées dans les vestiaires, les castagnettes et les robes de dentelle. Avec « La Fiesta », Israel Galvan a nettoyé le flamenco de ses oripeaux folkloriques, pour ne conserver que sa substantifique moelle tout aussi mystique que déglinguée, joyeuse et brutale. 

Dans les ruelles de sa Séville natale, Galvan s’est imbibé de flamenco familial (son père José était un maître reconnu dans les années 1970 et 1980), mais sa restitution est très personnelle et ultracontemporaine. Cette approche, il la trouve paradoxalement dans un retour aux racines profondes de la danse, qui puisent dans la tradition primordiale dont parlait René Guénon, représentée sur scène par la danseuse Uchi. « Pour pouvoir danser, il faut que je me tue un peu moi-même », dit Galvan. Il finit par porter le voile noir du deuil, tandis qu’Alia Sellami convoque Purcell et la mort de Didon. Mais cette lutte de Jacob avec l’Ange n’est pas solitaire. Ce qui intéresse Galvan, c’est la dimension collective de l’initiation. Avec « La Fiesta », il nous convie à un carnaval purificateur et extatique, et il fallait bien la cour d’honneur du Palais des papes pour donner la mesure de cette fête. Exit l’intime des tablaos qui peuplent nos imaginaires flamenquistes… C’est autre chose qui survient ici, de bien plus immense.

Il n’est guère étonnant, dès lors, d’entendre les huées qui trouent l’espace lorsque la lumière finale inonde le plateau. Ceux qui pensaient assister à du divertissement dominical peuvent bien aller se rhabiller ! Car on ne peut se contenter d’asseoir son derrière sur le tabouret d’un bar du Triana en avalant trois olives et un verre de sangria. Galvan exige autre chose de nous. Il demande qu’on revête le masque des morts. Il nous convie au dia de los muertos des pré-Colombiens où règnent le chaos organisé et le renversement des codes. Ses acolytes sont les hiérophantes tragicomiques d’une réalité qui n’est pas tout à fait la nôtre. Radical, expérimentateur, Galvan exige de son public un lâcher-prise du corps et de l’esprit. Il propose que nous soyons les témoins actifs de la purge : n’entre-t-il pas d’ailleurs depuis le public, tout en haut des gradins, comme s’il était l’un de nous venant s’initier sur la scène ? Mais on comprendra que certains, peu enclins à l’effort, se sentent irrémédiablement exclus de ce qui se trame sur le plancher de la cour…

Le flamenco est par nature propice à la saturation des sens ; ici, les effets sont décuplés. Chaque objet, chaque élément scénique est amplifié et devient prétexte à un jeu de résonances qui prend aux tripes. Les chants rauques et bancals, la musique byzantine de l’ensemble Polytropo remuent quelque chose d’enfoui profondément à l’intérieur. Le zapateado et le mouvement de Galvan sont au sommet, mais sa technicité redoutable n’est pas au service d’elle-même. Elle aiguillonne la transe. Et surtout : elle aide à l’épuisement du réel par des figures sèches, presque cruelles. La beauté qui est donnée à voir et à entendre est convulsive. Alors que reste-t-il à sauver de ce monde informe, fait de tables renversées et de débris, et de cris largués dans le vent du soir ? C’est là où resurgit le rôle rituel du flamenco : son exorcisme de la douleur, dans un aller-retour complexe entre l’ombre et la lumière. Tout autour du plateau, demeure un encadrement de chaises qui resteront, pour la plupart, vides. Il ne nous reste plus qu’à les occuper.

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