Le corps-hiéroglyphe

Le Récital des postures
Par

© Anne-Laure Lechat

« Posture ». Le terme renvoie d’abord à une forme d’immobilité : se placer, prendre position, poser. La posture, c’est donc le corps qui se fige. Ainsi, Yasmine Hugonnet fait de la pause le moteur de son acte chorégraphique. L’extinction du mouvement devient la matière même de sa trajectoire. Produire quelque chose à partir de son autre, le dévoiler à partir de son envers.

Que le geste soit un chant qui requiert l’absence de tout chant. D’où le silence. D’où la solitude. D’où le dénudement de ce corps qui se fond dans le dénuement de cet espace vide. Que le corps soit une figure géométrique. Que son organicité devienne le signe et le visage d’un autre, à savoir le tracé sans chair et sans couleur d’une ligne. Ainsi se dévoile sous nos yeux la démarche hiératique d’une figure de frise antique. Cette longue chevelure brune par exemple devenue, sa souplesse perdue, un triangle noir. Antiquité donc, mais non n’importe laquelle. Geste d’abstraction renvoyant moins à la danse suave et ronde de Salomé qu’à la procession de quelques divinités hiéroglyphiques.

Le silence ici, revenons-y comme à la texture intime du mouvement, car de même qu’il existe une musicalité intrinsèque aux mots, de même il existe une musicalité des gestes. Et pour la rendre audible, le silence. Lui qui montre le geste pour lui-même, le laisse voir pour la forme qu’il est, pour le trait qu’il dessine. Mouvement qui ne représente ni rythme ni objet du monde, qui ne renvoie à rien d’autre qu’à lui-même, qui est sa propre partition. Mouvement arrimé à aucune pulsation. Libre.

Pourtant, l’horizon illustratif du geste, congédié au départ au profit de pures formes géométriques, resurgit finalement en une succession de mimes faunesques. Le mouvement se fait plus rond et rapide, le visage grimace, le silence se rompt, des cris s’échappent. On pourrait regretter cette bifurcation qui brise la cohérence et la systématicité de la démarche. D’intraduisible hiéroglyphe, le corps est devenu une pantomime animalière. Mais on peut aussi accepter de quitter l’espace solaire et linéal de l’abstraction pour se perdre dans la luxuriance charnelle et nocturne de la figuration, à l’image de Dante qui entame son errance infernale par ces mots : « Au milieu du chemin de notre vie je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue. Ah dire ce qu’elle était est chose dure cette forêt féroce et âpre et forte qui ranime la peur dans la pensée. » « L’Enfer » débute par une forêt et un bestiaire. Par une forêt et un bestiaire se clôt ce « Récital des postures ».

Mais cette étrange faune que le corps de Yasmine Hugonnet incarne garde pourtant quelque chose du hiératisme du commencement. La figuration ici n’abolit pas l’abstraction, mais la conserve en elle. Or, il est un peintre qui aimait les forêts, les animaux, et aussi la naïveté figée d’un simple trait : c’est le Douanier Rousseau, dont Apollinaire disait justement qu’il était égyptien. Peut-être est-ce cela que nous voyons sur scène : gravé ou sculpté en quelque pyramide, un antique animal se serait libéré de la pierre pour trouver refuge dans la forêt d’un peintre.

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