Tu seras un homme papa

Performance paternelle

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Un père offre un goûter à ses deux filles dans une boulangerie. A partir d’une remarque anodine de la boulangère sur le nombre d’enfants qui l’accompagnent, l’abîme s’ouvre et l’homme entame le récit de la très courte vie de son fils, mort quelques semaines après sa naissance. Sous nos yeux, il redonne corps à cette existence aussi brève que précieuse, de la première échographie où les « complications » se révèlent jusqu’aux derniers instants du nourrisson. Mais c’est avant tout le récit d’une paternité dont il est question. On est père autant de fois qu’on a d’enfants dit-on, et cette paternité-là est évidemment bien singulière. C’est un garçon qui s’annonce et le cortège d’ambitions qui se forme dans le cerveau paternel chante les louanges d’un futur champion. Or ce parcours de père va justement s’articuler autour de l’abandon des grandes espérances, des grandes projections de réussite qu’une vie en devenir constitue pour aller vers son noyau le plus élémentaire, la simple présence au monde pendant un temps très court et l’acceptation de cette vie là comme telle, dans sa fragilité et dans la beauté de sa fugacité.

Ce qui fait bien évidemment la singularité de ce spectacle, c’est qu’il est autobiographique. Le théâtre n’est pas le métier de l’auteur interprète. Gaël Leiblang réalise des documentaires, avec un goût prononcé pour l’immersion. C’est donc autre chose qui le motive à prendre la parole. Il y a une nécessité, une urgence différente à représenter. Le traitement poétique de son histoire personnelle ne remplit pas les mêmes fonctions que pour un auteur qui articule un discours artistique de drame en drame pour constituer l’œuvre d’une vie. Leiblang, ici, fait « œuvre » d’une vie minuscule et précieuse, celle de son fils Roman. Le théâtre agit comme moyen de témoigner, de partager, de transformer l’expérience intime en une expérience collective, et jouer devient une façon d’entrer en résilience. Ce jeu n’a d’ailleurs rien à envier aux comédiens professionnels. En cela il faut souligner le remarquable travail de direction d’acteur du metteur en scène Thibault Amorfini qui a su guider Leiblang dans sa façon de donner chair à sa propre histoire. Il propose pour chaque épisode du récit, une petite solution scénique extrêmement claire, lisible, sans artifices et avec la juste distance qui permet l’empathie et non l’exhibition du malheur. Cette distance trouve son appui très souvent dans une analogie avec le monde du sport (le père de Leiblang était journaliste sportif) et son rapport au dépassement de soi. Chaque épreuve que vit la famille se joue comme une performance sportive : marathon des examens, boxe des syndromes, escalade des traitements… L’acteur accompagne le récit d’un véritable effort physique qui chasse toute tentation de déploration et raccorde chaque scène à une formidable chaîne de pulsion de vie. Ces prouesses athlétiques (comme cette tirade dite au cours d’une longue série de sauts à la corde) sont une très belle façon de représenter l’exploit que réalise l’enfant : être au monde durant ces quelques jours.

Tout comme le sacrifice d’Isaac incite l’homme à dédier son fils à autre chose qu’à lui-même, Gaël Leiblang nous invite à un magnifique rituel de réparation et de transmission qui ne laisse personne indifférent et allume dans nos cœurs une flamme olympique d’espérance. Le titre, parodiant Kipling, résonne très justement : nous n’avons rien à accomplir à travers nos enfants, ce sont eux qui nous bâtissent.

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