Santa Estasi - Atridi : otto ritratti di famiglia

Last but not least, l’une des dernières performances du Festival d’Avignon 2017 a coiffé au poteau le reste de la programmation par son urgence, sa verve et l’incroyable énergie humaine de cette aventure sans précédent. Le metteur en scène italien Antonio Latella a demandé à sept jeunes jeunes auteurs italiens d’adapter une partie de la bibliographie antique colossale consacrée à la race maudite des Atrides – Eschyle, Euripide et Sénèque. Chaque spectacle, d’Agamemnon à Iphigénie, en passant par la rare Chrysothémis, nous plonge dans une proposition dramaturgique différente, pour un spectacle en deux parties d’une durée totale de 13 heures. Un projet titanesque à la force cathartique rare.

C’est une poétique de l’extase que développe Antonio Latella dans ce spectacle-fleuve quasi inénarrable, tremblement de terre qui fit frémir les gradins du Gymnase du Lycée Mistral. La « sainte extase » est l’autre nom de « l’âme de la parole », l’idéal dramatique du metteur en scène italien qui met tout en place pour faire exister des instants d’éternité pour ses jeunes acteurs et leur public. L’extase n’est pas ici celle de Sainte-Thérèse, mais plutôt le duende indéfinissable de la rencontre théâtrale réussie, avec toute la présence charnelle latine que son titre suggère. Théâtre de la virtuosité textuelle incarnée dans des corps disponibles et réactifs, « Santa Estasi – Atridi : Otto ritratti di famiglia », tient ses promesses : l’histoire terrible des descendants d’Atrée se noue et se dénoue sous nos yeux dans un univers esthétique assumé d’une beauté cruelle. La vélocité d’élocution des acteurs est confondante : la langue italienne nous porte aux confins d’une suprême beauté vocale et sonore, rehaussée par les incursions en latin et grec ancien ainsi que par les quelques passages chantés et rythmés, dont la maîtrise implacable est à la hauteur de la performance globale. La scénographie est étonnamment simple : un vrai faux mur à l’ancienne, tapissé de motifs vieillots côté jardin, une simple paroi blanche côté cour. Selon la pièce, le mobilier change mais reste toujours ancré soit dans la réalité quotidienne (chaises, fauteuils, etc.), soit dans l’imaginaire dramaturgique de la pièce (une grande licorne de fête foraine dans la pièce à propos d’Hélène de Troie, par exemple).

La première partie du spectacle, incipit de l’histoire des Atrides, s’ouvre sur un grand repas de famille : Atrée, pour se venger de son frère, sert à Thyeste ses enfants qu’il a cuisinés, commettant le même genre de forfait qui poussa les Dieux à condamner l’engeance de Tantale, grand-père d’Atrée qui avait le même goût pour les enfants en ragoût. La grande tablée familiale nous rappelle les traditions du Sud de l’Italie, où patriarcat évident et matriarcat discret cohabitent sans se confronter. En effet, les figures marquantes de ce spectacle sont indéniablement des femmes, qu’elles soient jeune et inexpérimentée comme Iphigénie, séductrice et dépendante affective comme Hélène ou altière et imposante comme Clytemnestre, les domine sont prêtes à tout pour sauver leur peau soyeuse d’un destin familial sanglant provoqué par la cruauté initiale des hommes. Tout au long de cette fresque familiale, l’imaginaire est excité d’images cinématographiques et picturales italiennes diverses et sans doute liées par le sens du baroque et du pathos du spectacle : on y voit des pietà, l’esthétique de la beauté décadente que Visconti a longuement développée, notamment dans « Le Guépard » (1963), des bribes de néoréalisme italien, rappelé simplement par une gazinière, outil de toute casalinga qui se respecte… Il y a indéniablement quelque chose de l’hommage dans la démarche de Latella, qui semble avoir ingéré les références grandioses qui émaillent l’histoire de l’art italien et qui se montre capable de les réutiliser à des fins dramaturgiques qui ravissent également l’amateur de beauté et de tragique. Car, si les péripéties atridiennes sont monstrueuses, elles n’en perdent pourtant pas la beauté sensuelle qui s’exprime librement dans la rencontre des corps. Quand le mascara coule sur la joue de Clytemnestre la blonde, c’est l’effet d’une perle de sueur à la fois émouvante et admirable.

L’axe dramaturgique de l’héritage, évident d’abord au niveau esthétique, s’affirme par la suite dans la mise en abyme au temps présent de l’héritage littéraire antique : au XXIe siècle, on continue à adapter la langue d’auteurs qui vécurent il y a bien longtemps et dont les écrits nous touchent encore au plus profond de nous-même, on continue à prêter souffle à des (anti)-héros qui ont plusieurs milliers d’années – et la figure du héros est bel et bien remise en question dans « Santa Estasi » : qui sont ces hommes que l’on nomme héros, qui sont pourtant des assassins, parricides, matricides, infanticides, génocides, despotes sanguinaires et avides de pouvoir ? Comment l’être humain en vient-il à admirer des figures aussi décadentes et avilies ? Et à l’ère Trump, qui suit de près celle de Silvio Berlusconi, la question s’impose. Quels sont les héros que nous nous choisissons ? Pourquoi ? Jusqu’à quand ? Comment briser la chaîne de l’héritage dans ce qu’il a de plus dépravé ? Il y a donc bien une passation générationnelle du patrimoine intellectuel, culturel et humain, dans laquelle « Santa Estasi » s’inscrit. Autant dire que les différentes adaptations fonctionnent à merveille, la diversité de style empêchant la monotonie et offrant un terrain de jeu de choix pour les acteurs, du tragique au comique. Mention spéciale pour l’adaptation de l’histoire d’Hélène par Camilla Mattiuzzo dont le travail en chœur féminin burlesque à sept voix fait mouche, jonglant entre féminin sacré et femme-objet, pour une approche de la féminité d’une acuité et d’une sensibilité rares au théâtre.

De plus, l’héritage génétique et filial est la pierre angulaire du travail d’Antonio Latella : comment ces « fils et filles de » vont-ils s’en sortir ? Dans une optique freudienne et cyrulnikienne – nous sommes en 2017 et l’enseignement psychanalytique n’est plus l’unique tyran en matière de psyché – la question de la survie dans la cellule familiale est explorée dans ses moindres recoins. Famille : refuge ou piège ? Les Atrides montrent à la fois la solidarité familiale (le lien entre Oreste et Électre, par exemple) et les travers déments de la structure puissante et fragile de la famille humaine (rivalités, fratricides, etc.).

Héritage politique, car l’histoire des Atrées est non seulement le récit de nombreux massacres, mais aussi l’histoire des débuts de la démocratie (et la confirmation de la légitimité de la loi patriarcale, mais c’est une autre histoire…), grâce à la dissolution de la malédiction familiale par l’acquittement d’Oreste à l’Aréopage, le premier tribunal humain. Metteur en scène dans la cité, Antonio Latella construit un spectacle qui fait le parallèle entre la structure familiale et celle de la société, du micro au macrocosme.

Héritage théâtral et pédagogique aussi, pour ces jeunes acteurs récemment sortis des écoles de théâtre italiennes et qui ont bénéficié d’une formation auprès d’Antonio Latella, une formation qui ne devait au départ pas donner naissance à un projet public. Il est d’ailleurs assez fou de constater que la grandeur de l’entreprise amène un soin du détail, qui est lui-même à la base de la réussite de ce projet à la mesure des Atrides : l’hybris. Loin de déstabiliser la technique de l’acteur, cette performance de longue haleine permet au contraire l’épanouissement des qualités dramatiques de chacun. On peut reconnaître les vertus du laboratoire expérimental dans la performance et saluer le lâcher-prise, la discipline, la concentration décuplée et la présence prodigieuse qu’on obtient à force de confiance dans un travail qui ne vise pas un résultat à « montrer », mais qui tente chaque jour de mettre en pratique une vraie nécessité artistique, esthétique, vive et humaine. C’est la différence entre répétition et reprise, dont nous parlait François Jullien lors de son passage aux Ateliers de la pensée du Festival d’Avignon le 23 juillet. Les acteurs miraculeux de « Santa Estasi », les dramaturges et le reste de l’équipe à n’en pas douter, reprennent chaque jour la tapisserie qu’ils ont entamée il y a maintenant plus d’un an, au début du travail avec Antonio Latella. Pénélopes du théâtre, ils vous proposent d’entamer une seconde vie, après avoir vécu le choc de leur transe communicative.

Ce bijou d’énergie théâtrale est un travail d’orfèvre dont la volonté cathartique est d’offrir du beau, mais du misérable. Dans « Santa Estasi », Kalos et Pathos dansent une danse inédite aux effets transcendants. Inutile de dire que le temps s’arrête pour laisser vivre cette expérience unique. Les heures envolées voient descendre le cagnard avignonnais sans qu’on ait le temps de s’en rendre compte… « Santa Estasi » nous plonge dans les méandres rituéliques des origines du théâtre. Ce n’est pas sans danger, et pourtant, inlassablement, les seize acteurs prennent la parole car il faut dire, il faut vivre cette vie tragique jusqu’au bout en la transcendant par les pratiques dionysiaques du vin, du rire, de la danse, du sexe et du théâtre.

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