We Were the Future

Pour un instant d’éternité

Par

« We Were the Future » © Jean-Yves Leblon

Sur un plateau nu, gorgé de la lumière crue du présent qui empêche, trois performeurs accueillent leur public. Une ligne de basse, alors, entame le temps et ouvre une faille : celle de la remémoration, que seule l’exigence de ceux qui s’y frottent pourrait faire devenir réelle, pour un instant encore.

Qu’il est difficile d’avoir le courage de se souvenir ! C’est exactement ce que semblent nous dire Ido Batash, Gabriela Ceceña et la chorégraphe Meytal Blanaru avec cette pièce chorégraphique. Difficile, ou bien plutôt exigeant, puisque ceux qui s’y astreignent auront peut-être le bonheur de contredire la science, elle qui fait comme de nous dire à longueur de temps que nous ne serions qu’une « collection de moments fugaces », ainsi que nous le rappelle la chorégraphe dans sa note d’intention. Cette exigence transpire d’ailleurs de chaque instant de ce court moment.

Des corps, toujours tendus, se dévoilent comme les cassures du temps passé à creuser le sillon utile de la remémoration, alors que les jambes se traînent et que les chevilles avancent doucement, brisées qu’elles furent à force d’essayer de retrouver les traces d’instants révolus. Mais que cherchent-elles, ces jambes ? Sur quelles routes veulent-elles continuer à marcher ? Tous les chemins du souvenir sont recherchés, mais un seul semble obtenir la grâce de ces artistes : celui qui parviendra à reproduire fidèlement le temps, et à se dégager de ce que le présent a pu le transformer. Le défaire de sa beauté et de ses affres. Ainsi, les performeurs se font peintres, et n’auront de cesse, toute cette heure durant, de chercher à décorer la toile blanche du plateau des couleurs de l’enfance et de « cette île appelée kibboutz, au milieu d’un océan terre », où Meytal Blanaru a grandi.

Au-delà des corps, claudiquant et cassés, les habits qui les couvrent respirent également cette exigence. À vouloir chercher le temps, il a fallu passer au travers des forêts du souvenir, qui tachent et agrippent. Alors, les chemises sont sales et les pantalons usés. En bermuda, la chorégraphe bataille. C’est que la quête qu’ils mènent ensemble est sans pitié, et qu’elle pourrait tuer ceux qui ratent ou refusent d’admettre la perte. Face à cette violence sourde, alors, à quoi se raccrocher ? Au bruit. Au bruit du temps que joue Benjamin Sauzereau en bord de scène et auquel les âmes oublieuses feraient bien d’accorder plus d’attention. Ce bruit, comme un fil tendu, ne se brise pour ainsi dire jamais, sauf en cas de chute. À cet instant, il s’arrête et laisse le temps à ceux qui l’aiment de reprendre leurs esprits pour remonter en scelle. Tels des alpinistes, ils pourront se remettre sur leurs deux jambes, enfiler à nouveau le harnais qui les protège de la chute dans le néant du présent, et se raccrocher à la corde rouge qu’est cette ligne de basse, symbole de ce qui n’est plus. Jamais arrivés, toujours tendus vers leur but, les athlètes pourront reprendre leur lutte, le regard braqué sur les rives de l’hier, au milieu de cette petite rivière, aussi brûlante qu’un affluent du Styx, et aussi douce que l’air qu’on respire au sommet du paradis terrestre.

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

D'autres articles par