Histoire de la virilité

Salopards
Par

© Romu Ducros

Sur scène, dès le départ, trois hommes, en sous-vêtements : Isidore, Jack et Charles, fils, père et grand-père, dont « Salopards » va s’attacher à retracer l’histoire familiale. Ces trois hommes, en dehors de leurs liens filiaux, ont un point commun : ils sont poètes. Ils en ont même un second : chacun essaie de racheter les fautes de celui qui l’a précédé.

Charles est un homme à femmes, un macho comme on en faisait dans les années 1950. Jack est son antithèse, homme effacé, jeune papa, dégaine d’adolescent, plus passionné par sa moto que par sa famille. Quant à Isidore, à trente ans, il est toxicomane et pris dans des ennuis qui dépassent sa mère et sa grand-mère. Ces trois hommes, c’est aussi la possibilité pour le Collectif 17 d’explorer la transmission des figures de virilité sur plusieurs époques, plusieurs générations.

Chez Ferdinand Barbet, c’est l’homme qui est au centre et la femme, qu’elle soit mère, amante, épouse ou grand-mère, qui tente de l’aider à noyer ses démons. Rien de bien neuf à première vue quant à la répartition des rôles genrés où l’homme tape du poing et où la femme panse les blessures, fière de son amant, ce grand gaillard au cœur tendre qui se comporte mal mais écrit de la poésie. C’est en s’y penchant plus avant qu’on se rend compte que « Salopards » ne se résume pas au stéréotype qu’on craignait.

Cette figure de l’homme qui passe d’intouchable à fragile à l’extrême, c’est aussi le constat de la faillite du mythe de la virilité telle qu’on nous l’a vendue pendant des siècles. Et si l’on voit peu les dégâts que ce mythe peut faire sur les femmes, on voit en revanche très bien ceux qu’il occasionne sur les générations qui suivent. Cette volonté d’être un homme, un vrai, qui ne pleure pas, qui cogne, qui pisse plus longtemps que les autres, aussi (formidable monologue à l’urinoir lors de la première partie de la pièce, où Charles affirme seul face à lui-même sa supériorité de mâle dominant), conditionne la misère de ceux qui viennent après. Et si Jack et Isidore ne se reconnaissent plus dans les stéréotypes qui ont forgé Charles, ils en paient encore le prix. Se dessine alors la vraie question soulevée par « Salopards » : comment pardonner à ses ascendants d’être ce qu’ils sont ?

On reconnaît également à Ferdinand Barbet l’intelligence de s’être adjoint les services d’une scénographe de grand talent, Cassandre Boy, qui fait du spectacle une œuvre esthétiquement au-dessus du lot. Les marronniers du théâtre contemporain français (notamment néons et machine à fumée) sont bien présents mais sublimés par un réel travail de plasticienne qui donne à « Salopards » une atmosphère particulière. La cage en plexiglas occupant un côté de la scène, qui agit en véritable laboratoire où évoluent les acteurs sous l’œil des laborantins du groupe Potochkine (qui joue en direct une bande-son electro enthousiasmante), offre quant à elle les deux plus beaux moments du spectacle : une scène d’amour aussi érotique qu’anxiogène où les corps se repoussent et s’attirent tour à tour ; et la scène du pardon et de l’apaisement entre Isidore et son père, plus belle clôture qui soit, image sans parole qui donnera des frissons à quiconque a un cœur.

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