Nous, l'Europe, banquet des peuples

Toi, plus moi, plus lui

Par

© Sebastiaan Stam

Soit l’Europe, une baudruche poétiquement flapie que Laurent Gaudé et Roland Auzet s’efforcent de redorer en lui insufflant une nouvelle énergie populaire. Soit l’histoire d’un vieux continent que le duo illumine en deux siècles d’un lyrisme prolixe qui s’échine à rallumer le flambeau de moult époques. Porté par onze comédiens et un chœur de foule, « Nous, l’Europe » est ce qui fait la force d’une tentative, inégale et téméraire.

À son habitude, Auzet excelle en choryphée : doté d’un brio musical, il rythme habilement l’espace en partageant scènes dramatiques, récits enflammés, chants de foule et chansons révolutionnaires. Vidéo, lumière et son recadrent et morcellent le plateau : des coulées d’histoires se composent et se recomposent à mesure qu’avance la grande histoire de l’Europe. Il s’équipe certes d’un appareillage parfois spectaculaire, multipliant les titres, les dates, les citations et les vidéos en direct enchevêtrés dejingles sombres rappelant un penchant du théâtre à se désigner lui-même. Dans « Hedda Gabler », qui précède « Nous, l’Europe », le metteur en scène, diffractant avec finesse l’espace dramaturgique, se cassait les dents faute d’une réflexion sur le temps qui passe ; au contraire, ici Gaudé lui fournit un texte qui ne parle que du temps. C’est une fine équipe : un féru de l’espace rejoint un maître du temps. Autrement dit, « Nous, l’Europe » est le résultat presque mathématique entre le temps textuel et l’espace scénique. Parfois scolaire, parfois plus intriqué : la chronologie souvent linéaire aime marcher sur les pas du contemporain. Ainsi de l’intervention de François Hollande à la première, dont les paroles évidées d’intérêt contrebalancent bizarrement l’ampleur d’une demi-surprisepeople… Logiquement, l’équation fonctionne à plusieurs endroits : lors des récits choraux et des formidables interventions d’Emmanuel Schwartz, qui s’empare mieux que quiconque des mots de Gaudé. Elle achoppe à d’autres, car ni l’un ni l’autre ne sont de grands dramaturges de la situation. Chaque scène de drame n’est que le reflet gêné d’une épopée qui frétille : on se retrouve près d’un distributeur de Coca à l’orée du capitalisme financier, ou on s’entre-interroge sévèrement entre fonctionnaire et réfugié – gimmicks éculés. Autant de situations qui nuisent à la radicalité de la démarche : Auzet agence des banquets, pas des enjeux.

Et pas n’importe quel banquet : il décevra les festifs, puisque ici l’Europe se réinsuffle en se révisant. Notons certes les envolées de l’immense Karoline Rose, ou la reprise très anachronique des Beatles qui déploie l’ambivalence du propos : arrive-t-on là au bout de l’épopée ? On l’a compris, Gaudé et Auzet, en réchauffant la cosmogonie du Vieux Continent, souhaitent y adjoindre le « nous » de 2019. Mais qu’ont-ils de plus que l’intelligentsiaeuroenthousiaste du xxie siècle, sinon qu’ils écrivent particulièrement bien leur histoire ? Le duo parle politique à travers l’histoire : il ne s’agit aucunement d’une chronique des institutions, mais d’un parcours frénétique des peuples. En son sein, l’Europe est parfois un prétexte enthousiaste pour unifier un récit magistral autour de l’Occident. Il ne sera pourtant qu’un coup d’épée dans l’eau si le matériau épique échoue à se sublimer en manne plus puissamment politique.

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