Tremblements du passé

Prochain arrêt le Bronx et autres pièces
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On connait assez peu Sonia Sanchez en France, et pour cause : ses textes n’avaient jamais été traduits jusqu’ici. Erreur réparée, désormais, par L’Arche, qui publie au moment opportun ce recueil de sept textes et trois essais publiés sur quatre décennies, entre 1968 et 2009.

Quand les fondations d’une société paraissent s’ébranler sous des questionnements nouveaux, quand ce qui paraissait naturel et acquis est mis au défi, parfois avec virulence, en causant l’ire de ceux qui en sont les tenants inconscients ou volontaires, c’est qu’une civilisation entre en crise. Inutile de rappeler celle que la nôtre vit en ce moment, plus divisée que jamais à propos de la représentativité des identités plurielles qui la constituent pourtant, et devant la montée des voix de tous ceux qui ont désormais décidé d’exiger d’être respectés pour ce qu’il sont. Et c’est bien dans ce paysage trouble que la parution de « Prochain arrêt le Bronx et autres pièces » — et par-là, pour nombre d’entre nous, la découverte de Sonia Sanchez — semble si juste. Car si la poétesse afro-américaine est encore chez nous une illustre inconnue, elle est depuis longtemps admirée en son pays, justement pour son écriture radicale et sans concessions, tant dans son audace poétique que dans les thèmes qu’elle aborde.

Car Sonia Sanchez est une autrice militante. Fortement impliquée dans la lutte pour les droits civiques, elle fut membre du CORE (Congrès pour l’égalité raciale) au début des années 60, où elle rencontre Malcolm X dont elle devient une disciple avant de s’en éloigner quelques années plus tard. Figure éminente du Black Arts Movement, qui avait pour prérogative de lutter contre l’invisibilisation des cultures noires américaines dans les arts, elle a toujours travaillé pour la construction d’une oeuvre qui se démarquerait de l’establishment artistique et littéraire — évidemment blanc — pour mieux faire résonner la voix et les mots des siens : les descendants d’esclaves à qui, en plus d’avoir refusé pendant plusieurs siècles la liberté, on voudrait interdire de se créer une identité et une culture propre. C’est à ceux-là qu’elle donne la parole, afin de s’en faire le porte-voix. Une parole crue, brutale, dénuée de toute révérence et parfois, évidemment, emprunte de colère et de ressentiment.

Car en effet, c’est sans filtre que s’expriment les personnages de Sonia Sanchez. Du premier texte, « Prochain arrêt le Bronx » (1968), où l’on suit un groupe de jeunes noirs qui décident de quitter leurs ghettos du nord pour reconquérir le sud de leurs racines, à « 2×2 » (le dernier, datant de 2009) qui dépeint le conflit de trois générations d’Afro-Américains entre elles, ce sont des personnages pétris de rage et de tristesse qui s’adressent à nous, parfois directement. C’est dans les bas-fonds que nous emmène Sonia Sanchez, dans ces couches de la société où les gens semblent condamnés à souffrir encore et toujours. Chômage, pauvreté, criminalité, drogue, prostitution… Toutes ces tares — que certains, rappelons-le, ont essayé de faire passer pour congénitales — sont mises à nu, exposées au grand jour à travers des personnages qui semblent tous enchaînés à leur condition d’inférieur, relégués au plus bas d’une société qui refusera toujours de les accepter tels quels.

Et cependant, point de complaisance ici. Car si l’oppresseur en prend pour son grade, Sonia Sanchez n’est pas tendre non plus avec l’oppressé, qui oppresse souvent lui-même et dont elle n’hésite pas à dévoiler les mécanismes de pensée parfois veules ou rétrogrades. Il serait bien sûr trop long de revenir sur chacun des textes qui composent ce recueil, pourtant tous si variés et porteurs d’une valeur qui leur est à chaque fois propre. Qu’il s’agisse de la musicalité saisissante de « Malcolm/Man n’est plus de ce monde », écrit pour un chœur d’enfants afro-américains de la Liberation School de Pittsburgh, de l’audace dramaturgique de « Je suis noire quand je chante, sinon je suis blue », sorte de soliloque à plusieurs voix où une femme, enfermée dans sa chambre d’hôpital psychiatrique, nous fait vivre un siècle entier d’expérience de femme noire américaine à travers plusieurs personnages, ou encore de la construction « Uh huh ; et vous appelez ça liberté ? » où le plateau devient une myriade d’intérieurs ou des femmes subissent leur drame personnel face à des hommes qui affirment pourtant lutter pour elles. Une chose est claire, cependant : chacune de ces pièces est une remise en question de toutes les idées qui la composent, et sait nous faire entrer profondément dans ce sentiment d’aliénation mentale qui est inhérent à toutes les personnes racisées.

Un texte, pourtant, marque un peu plus que les autres : « Sister Son/Ji », qui fut d’ailleurs un des textes de Sonia Sanchez les plus représentés. Celui-ci pourrait faire office de condensé de l’oeuvre toute entière de sa créatrice, tant il intègre parfaitement toutes les thématiques qui la composent pour former un poème d’une immense sensibilité. Un monologue à la musicalité sans pareil, où une femme se grime et se dégrime afin de devenir « trois grandes masses de féminité noire » (sic) qui nous emmènent « dans l’ancien et le maintenant et le jamais plus » (indication de temps extraite du dramatis personae). D’abord âgée, réfléchissant sur sa vie et ceux qu’elle a perdus en chemin, elle redevient une étudiante idéaliste, rebelle et amoureuse, puis une jeune adulte plus radicale qui se laisse séduire par Malcolm X, toujours hantée par l’amour, et enfin une femme qui a définitivement pris les armes pour se battre après avoir perdu des enfants au combat. Dans cette pièce construite comme un récital, le chant — ce blues si propre aux Afro-Américains — est omniprésent, comme une complainte pour toutes  celles qui se sont battues et ont pourtant été écrasées à leur tour. Car le thème principal de « Sister Son/Ji » est aussi le grand thème qui sous-tend toute l’oeuvre de Sonia Sanchez : celui de la place des femmes faces aux hommes, dans une société où, en plus de lutter contre le préjudice racial, elles doivent aussi se battre face à des mécanismes patriarcaux violents et profondément ancrés.

Sonia Sanchez s’affirme alors avant-tout comme une autrice résolument féministe, plutôt que simplement comme une militante pour la représentativité afro-américaine. Dans chacun de ses textes, ce sont les femmes qui font les frais de la folie des hommes, quelle que soit la couleur des unes ou des autres. Et c’est justement cette subtilité, qui ne cesse de brouiller les lignes, qui fait tout l’intérêt de ce recueil : point de prêt-à-penser ici, la remise en question est permanente pour le lecteur, tout comme elle l’était pour l’autrice.

Il ne serait pas juste, également, de parler de ce recueil sans saluer le travail de la traductrice Sika Fakambi, qui a réussi le défi de transmettre avec une grande justesse l’élément déterminant de la poésie de Sonia Sanchez : cet anglais afro-américain presque dialectal, marqueur social fortement revendiqué et dont la dramaturge a fait la pierre angulaire de la musicalité de son écriture. « Speaking language only we know, you think is an accent », disait Kendrick Lamar dans The Art Of Peer Pressure. Ce langage dont il parle, c’est celui que l’on appelle aujourd’hui African-American English après l’avoir longtemps qualifié d’Ebonics (dérivé de « ebony », « ébène »…). Sonia Sanchez le rend sans filtre, il est l’essence même de son travail, la matière qu’elle modèle, la valeur intrinsèque de son écriture. Il est le révélateur premier de cette identité noire-américaine que le Black Arts Movement cherchait à défendre. Ne pas retrouver dans la traduction cette langue qui perturbe aurait enlevé au texte toute sa valeur, et cette gageure a été brillamment relevée.

Et enfin, si l’on pense immanquablement aux contemporains de Sonia Sanchez et à ceux qui l’ont précédée sur son terrain (Langston Hugues, James Baldwin, Toni Morrison…), il est également impossible de ne pas songer pendant la lecture à ceux qui l’ont suivie, et notamment aux différents mouvements apparus récemment çà et là sur nos scènes francophones, non sans faire réagir… Car autant que les artistes africains-américains du siècle dernier, leurs émules afropéens d’aujourd’hui — ces artistes racisés, pour reprendre un terme que nous utilisions plus haut — divisent, au même titre que les question qu’ils posent où les mots qu’ils utilisent. Les ricanements qui fusent à la simple évocation de la notion d’afro-féminisme, par exemple, dévoilent au grand jour le rejet de ceux qui refusent de remettre en question leurs conceptions, par cynisme ou par paresse. Au même titre que la langue revendiquée par Sonia Sanchez, peut-être que ces néologismes et les tensions qu’ils génèrent sont nécessaires à l’émergence d’une société plus empathique, où chacun d’entre nous serait plus à même d’écouter calmement l’autre dans ses revendications. Car la langue, on le sait, est toujours l’endroit de friction d’où jaillissent les interrogations nouvelles.

Il y a encore une longue route avant de nous accorder, si tant est qu’effectivement « l’arc moral de l’univers tend vers la justice », pour citer grossièrement Martin Luther King. L’oeuvre de Sonia Sanchez, commencée il y a maintenant un demi-siècle et n’ayant cessé d’évoluer durant tout ce temps, nous le démontre avec justesse et brio. Peut-être que s’écouter parler sans juger nos mots serait un début. Peut-être que s’accepter entièrement tels que nous sommes dans la diversité de nos parcours serait une solution. Peut-être qu’il est impossible de s’entendre et que le conflit est le seul fonctionnement. Peut-être qu’un modèle s’effondrera pour en créer un autre, qui saura convenir à tous. Ou peut-être que celui-là ne conviendra encore à personne.

Crise de civilisation, disait-on. Espérons que les arts puissent nous servir de gouvernail dans la tempête.

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