Proscenium

Item
Par

© Jean-Pierre Estournet

François Tanguy, grand habitué du Festival d’automne, est de retour trois ans après son formidable « Soubresaut », créé au TNB, et présenté à Nanterre-Amandiers en 2017. Cette fois-ci au T2G, il revient à un format plus classique, dans lequel la myriade de tableaux contemplatifs s’efface considérablement derrière la langue théâtrale.

« Item » est sûrement le spectacle le plus sage du Radeau depuis une décennie : plus verbal que « Passim » et que « Soubresaut », qui aménageait entre autres de splendides entrées de scène en toboggan sur un Gloria chanté en play-back ; et moins hermétique qu’« Onzième », dont la surimpression vidéo échangeait tout en longueur avec les murmures étrangers de la langue. En fait, « Item » est plus théâtral, parce qu’il valorise la notion de scène – celle que l’on monte – en regard d’une autre scène – celle sur laquelle on monte – : les extraits de texte (Walser, Dostoïevski…) sont souvent en français, audibles voire adressés, à tel point qu’ils se dirigent, presque malgré eux, vers l’intelligence rationnelle du public, tandis que la création sonore d’Éric Goudard en complémente le propos littéraire avec une plus grande discrétion. Certes, une chose est sûre, l’hétérotopie propre au Radeau est bel et bien présente, et ses panneaux avec : leur réputation les précède, ils s’agencent à chaque spectacle avec une beauté encore plus fine, découvrant mille et un espaces autour desquels les mêmes figures entament leurs valses dramatiques…

Néanmoins, dans « Item », lesdites scènes restent encore et toujours un pas devant les tableaux : le mouvement (lumineux, sonore, scénographique) les coud entre elles sans les embarquer dans le grand tourbillon, là où « la substance de la réalité […] est à l’état de fermentation permanent, de germination, de vie latente », pour reprendre Bruno Schulz. Une scène (la langue, les personnages) en cache une autre (le décor, le mouvement) ; une discipline, le théâtre, se met comme au-devant de son lieu. « Item » est moins holistique que « Soubresaut » : par-delà le chaosmos dans lequel gravitent les intuitions et les sensations ad libitum, la langue apparaît dans une attitude presque mondaine. Elle n’émerge pas vraiment non plus dans un mouvement d’apparaître : les extraits s’additionnent presque littéralement aux tableaux comme une couche de dire par-dessus le reste-qui-bouge. Est-ce dommageable ? Difficile question – car si la poésie de Tanguy réside dans la nébuleuse indistinction des différentes parties dans le Tout, « Item » a le mérite de rapprocher le Radeau d’une certaine idée du texte(inactuel sans être inaudible) dont le propos oblique prend un temps avant de nous parvenir… À l’évidence, texte surgi n’est pas texte saisi ou compris. Probablement faut-il voir « Item » comme un chaînon du Radeau au sein de la génétique Tanguy, dont les spectacles se suivent à l’image d’un long kaléidoscope : aussi obscur semble-t-il encore à nos yeux inhabitués à sa lumière, le proscenium textuel d’« Item » est une clé à retardement pour le spectateur ; mieux vaut l’accueillir avant qu’il ne soit aspiré de nouveau dans la grande circulation de la matière qui agite le Radeau depuis quarante ans.

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