Deep Are the Woods

Cosmos désaffecté

Par

© Aline Sagalyn

« La lumière à la fois existe et n’existe pas », écrit Olivier Revault d’Allonnes dans une veine quantique. Visible médiatement, au travers du matériau qu’elle percute et/ou traverse, la lumière vit au travers de ses réceptacles (vivants ou non) ; dans le vide elle n’est qu’une existence en devenir. N’est-il pas malheureux que l’espace quotidien soit tellement inondé de lumière – donc de réceptacles – que sa poésie de clair-obscur s’évanouisse ? La chance veut que « Deep Are the Woods » permette à la lumière de revenir à ses origines balistiques. Le spectateur, qui aura sacralement retiré ses chaussures à l’entrée, pénètre un espace baigné dans le noir, bientôt éclairé par une décomposition chorégraphique de faisceaux. Seuls son regard et un peu de brouillard confèrent à la lumière son existence : face-à-face primitif entre le soi et ce qui pénètre à l’intérieur. Voilà pour une fois que la terminologie d’immersion n’est pas abusive : le spectacle n’existe pas sans le regard charnel du spectateur (on voudrait presque ressortir le ringard « spect-acteur », c’est dire). La lumière devient un parasite bienheureux, une attraction qui s’anime pour son créateur.

Autrement dit, le telos de la lumière est ailleurs, à l’intérieur du regardant invité à s’allonger dans un silence relatif. L’œil ainsi que le visage qui le meut sont les divins créateurs : « La vision est suspendue au mouvement », rappelle Merleau-Ponty. Une liberté qui fera de l’expérience une aventure contemplative et méditative pour certains, soporifique voire festive pour d’autres : chacun son cosmos. En effet l’absence de contrainte permet, une fois le spectacle en cours, de se lever pour marcher, de parler ou encore de chanter (dans un quasi-noir certes), ou bien également de rester sans se mouvoir tout du long. Ainsi le sensoriel suinte le collectif : la chorégraphie n’est autre que le mouvement du voisin altérant la lumière et la perception d’autrui.

Au fond, seul le paratexte risque de tomber à côté lors d’expériences intérieures… La velléité dramaturgique du concepteur, qui assimile la lumière à un personnage dans son autoexégèse, déçoit – pas seulement parce qu’elle fixe l’interprétation, mais parce qu’elle ment à la chair de la lumière (propos partial, du coup). Or, la force de l’installation – car oui, c’est ce dont il s’agit – réside dans cette ambiguïté sur le telos  : la lumière ne vaut que pour ce qu’elle est, libre de toute fixité sémantique, et elle ne peut exister qu’en dehors d’elle-même. Mieux vaut donc parfois ne pas trop s’imbiber de paroles : comme le dit lui-même Éric Arnal Burtschy, la lumière est sans affect.

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