Souffleurs de suif

Frères de la nuit
Par

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Cru, répétitif, sans soulagement. Le rythme de ce docu-fiction, à moins que ce ne soit le contraire, est poisseux comme le velours des sièges bon marché sur lesquels s’entassent les garçons de nuit d’un bar viennois. Cette persistance sans onctuosité ni décontractions est amplifiée par les éclairages artificiels trop convenus façon Rotlichtmilieu ; humeurs tristes plus que tragiques ; s’en lasse-t-on ? Pire : on s’habitue, très vite, on s’accommode. Par-delà Vienne, le Danube charrie, dans son décor industrieux, son lot de masculines turpitudes, de mâles déchéances sur fond d’exils, d’errances, de malchances sociales. Mais Patric Chiah laisse trop facilement couler les inégalités de classes quand il se contente de désigner, presque pudiquement, quelques vieux messieurs au gay parler autrichien venus lubriquement assister au show bruyant de jeunes immigrés roms bulgares. Dès les premiers plans, la tactique du réalisateur saute à l’écran. Le subterfuge bien rôdé consiste non pas à traiter le thème de la prostitution pour motifs économiques en extériorité, mais à en parler directement ; la belle affaire. Caméra et micro s’immiscent alors dans les échanges de regards, de gestes, au cœur de dialogues crus, répétitifs, sans soulagement. Huitante-huit minutes durant, les séquences se succèdent en procédant à l’appel de ces nombreux jeunes, dont le souvenir des prénoms s’estompe et la singulière subjectivité s’évanouit presque aussitôt du fait d’un montage aux accents trop plaintifs. Le docu fuit par un enchaînement insistant de moments sans histoire. Dans une mixité des genres, Chiah se fait sismographe tâtonnant des enchâssements prostitués ; ces derniers ne semblent accorder leurs jeux qu’au coulissement des billets de cinquante euros. Dans un sursaut de révolte sans lendemain, un cri retentit : « Sale riche Autrichien ! Je vaux combien ? 20 euros ! » dit le souffleur de suif à son maître.

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