I-CLIT

© Ayka Lux

11e édition roborative pour le festival Constellations à Toulon, qui réunit le temps d’un week-end une profusion d’artistes résolument hybrides et hybridés, à mi-chemin entre la boîte noire et le in situ. 

Car si le Théâtre Liberté regroupe plusieurs spectacles (« I-CLIT » de Mercedes Dassy, « Prequel #3 » d’Étienne Rochefort, « Aerea » de Ticconi et Panzetti, entre autres), nombre de propositions s’exportent dans divers lieux iconiques qui forgent la ville : le Cercle Naval, l’ESAD ou encore la Tour Royale — bâtiment mythique où s’enchaînent presque 12 heures de spectacles et dont le « Chasseur de silence » du chorégraphe Frederic Tavernini exhume les fantômes dans un solo site specific. 

À vrai dire, les emplacements ne sont pas seuls à se diversifier. Frank Micheletti, directeur artistique de Constellations et lui-même danseur et chorégraphe, cherche à enrichir les pratiques, en privilégiant des formes hybridant la danse avec d’autres arts — musicaux certes, mais peut-être encore plus plastiques : c’est le cas de « Notre Forêt », qui réunit la circassienne/autrice Justine Berthillot et la designeuse textile/metteure en scène Maéva Longvert, ou encore de « Delicate People » où la chorégraphie de Ruth Childs prend vie dans les sculptures de Cécile Bouffard. À noter aussi (car ce n’est pas monnaie courante dans les festivals de danse), l’invitation permanente au public qui veut fondre son corps dans le festival, grâce à des DJ-set en lieux insolites certes, mais également à des ateliers de danse — le krump en tête, sous la houlette de deux champions en la matière, Cyborg et Wolf, que chorégraphie par ailleurs Fabrice Lambert dans son spectacle « EPURRS ». Probablement est-ce la trinité de décloisonnements (entre la salle de spectacle et le in situ, entre la danse et les arts visuels, entre les professionnels et le public) qui crée l’ambiance électrique de Constellations — celle d’un festival indéniablement généreux (faut-il rappeler que toutes les manifestations sont gratuites ?) qu’on attend autant qu’on prend plaisir à retrouver chaque année.

Parmi les oeuvres vues le temps d’une soirée seulement, « I-CLIT », premier solo de la chorégraphe belge Mercedes Dassy, retient puissamment l’attention. Comme la plupart des bons spectacles, I-CLIT est déceptif : il se présente sous les traits d’une énième avant-garde underground (rangées de fluos agressifs, mince costume de cuir, musique de club), dans lequel Dassy s’époumone en vain : déjà fait, déjà vu. C’est pourtant toute l’intelligence du spectacle : le bloc underground dont elle se revendiquait avec ferveur se désagrège en quelques minutes : elle scrollait déjà sur son téléphone à l’orée du spectacle, la voilà maintenant qui s’enfuit, presque timide, sur son ordinateur… Et quand elle reprend les chorégraphies, c’est pour mieux les arrêter : il faut se changer encore et encore, se réfugier aux abords du plateau, tenter d’autres danses dans un coin… Peu à peu, Mercedes Dassy ayant échoué à être 100% underground, un nouveau spectacle s’écrit dans l’apparat du premier : il fait l’éloge de l’écart entre le monde in qu’elle veut rejoindre et d’autres univers chéris plus secrètement : inoffensifs, presque infantiles. Persona vs anima. Il culmine probablement lors d’un interlude chanté où s’entrechoquent joyeusement cantique de Noël, phases de rap et refrains de Céline Dion : le personnage perd pied, nous aussi ; derrière l’apparat, le kaléidoscope. Ode à la difficulté d’exister dans une seule identité sociale, « I-CLIT » donne alors l’impression d’un scroll de vidéos Tiktok — les émouvantes et silencieuses coulisses en plus. La jeunesse, dont l’identité est ballottée par les propositions permanentes d’existence trendy, est bien au centre du spectacle : en évitant toujours le didactisme ou le jugement, Mercedes Dassy trace à travers elle le portrait d’une génération paradoxale dont la complexité fait pourtant la force, et dans laquelle twerker sur Véronique Sanson (improbable collusion) devient étonnamment romantique. Car ces essais frénétiques d’existence prennent aussi le risque d’un devenir-multiple, d’un futur plus hybride où les cloisons ont brûlé. N’est-ce pas une dramaturgie idéale pour les ambitions de ces sémillantes Constellations ?

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