Semaine Extra : place à la jeunesse

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Pour couvrir la Semaine Extra, son festival consacré à la jeunesse, je débarque en Lorraine et découvre le NEST, le CDN de Thionville, un grand théâtre en bois qui s’ouvre sur les bords de la Moselle. Un groupe de jeunes à casquette jaune m’accueille au barnum, ce sont les ados bénévoles du festival. Ils m’invitent à voter pour la meilleure soupe bio, à manger une crêpe au food-truck, à passer voir leur friperie éphémère et surtout à m’inscrire sur les tableaux pour les ateliers de l’après-midi. Je finis ma bière ambrée floquée du logo du théâtre et j’entre dans la petite salle pour assister au premier spectacle, « Les Imposteurs » d’Alexandre Koutchevsky, mis en scène par Jean Boillot, le directeur du CDN. Au plateau, Isabelle Ronayette et Régis Laroche, les deux comédiens permanents du NEST en charge de la direction artistique du festival. C’est une forme « volante », destinée à être jouée dans les classes des collèges et lycées des environs. A nous alors, de retrouver notre cœur d’adolescent. C’est d’ailleurs ce que font les acteurs d’entrée de jeu, convoquer leur propre adolescence. Une photo de classe projetée sur un écran, et c’est le récit initiatique de la comédienne qui commence : ce qui l’a amenée, à cet âge, à envisager un métier artistique. Loin des « PROJEEETS ! » de carrière que l’on demande maintenant aux ados de présenter au bac, c’est d’anecdotes en anecdotes que la démonstration par l’exemple se fait, celle qui nous demande de faire confiance aux évidences dissimulées dans les méandres du présent. La scène libère et le jeu devient une invitation à se sentir vivant, à être attentif à ce qui nous construit pas à pas. Pour Régis Laroche, ce sont tous les personnages qu’il a traversés qui sont comme les pièces d’un puzzle qui le constitue et qu’il ne cesse d’enrichir. Métier impossible où l’on cherche indéfiniment à retrouver l’état de jeu de l’enfance, si puissant et qu’on abandonne pourtant, hélas, à la puberté, être acteur est une quête permanente d’authenticité. La véritable imposture évoquée dans le final, celle qui crée le malaise, c’est quand ce jeu s’éloigne du cadre de la représentation dans une volonté désespérée de tordre la réalité à son avantage.

Presque sans m’en rendre compte, je me retrouve peu après dans une yourte, pour une heure trente d’atelier chant, à faire chœur avec des inconnus autour d’Higelin. Avec moi, des jeunes évidemment, mais aussi des spectateurs plus âgés ou des membres de l’équipe du théâtre. Cela faisait bien longtemps et je réalise attristé que ma petite voix de ténor de jadis s’est définitivement faite la malle. Bon, pas trop grave pour chanter « Champagne » sous la joyeuse et très amusante direction de Marie avec Séverine qui l’accompagne au piano. Notre petite chorale improvisée se défend pas mal, mais ce qui se joue n’est pas seulement musical. C’est un lien bref et intense qui se crée, comme seul le chant peut en tisser en si peu de temps. Un lien qui résonnera entre nous dans les sourires complices échangés tout au long du week-end, après s’être consolidé la nuit lors de la scène ouverte dont nous avons fièrement fait l’ouverture.

Mais avant cela, je m’installe dans la grande salle du théâtre en bois pour assister à « A House in Asia » de la compagnie espagnole Senor Serrano. Un boeing qui s’écrase sur les tours jumelles avec Flight Simulator, des petits soldats en plastique, des maquettes, des archives sonores et des images de vieux westerns et c’est toute la « guerre de civilisation » orient/occident qui se rejoue sur le plateau. Le ludisme et la pop culture sont des outils pour interroger l’Histoire. Avec leurs joujoux, les artistes bricolent, reconstituent comme ils peuvent les actions militaires en les « suédant » à la manière de Gondry. Ainsi ils questionnent la fabrique de la représentation de la guerre et ainsi, ils nous rappellent que le hors-cadre est tout aussi important à connaître que ce qui semble être le contenu d’une image ou d’un discours, pour appréhender le réel. Celui-ci est souvent diffracté, comme cette maison au Pakistan, celle de Geronimo, alias Ben Laden, dont une réplique en Amérique sert aux répétitions de son attaque par les Navy Seals, et une autre, en Jordanie, sert plus tard de plateau de tournage à la superproduction cinématographique. C’est dans la superposition de ces multiples reflets que la saisissante complexité du monde peut enfin nous apparaître.

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Le lendemain, malgré ma troisième tasse de café pour atténuer les échos de la fête et de la scène ouverte, j’ai du mal à croire à ce chèque gigantesque qu’on remet au directeur dans le barnum du théâtre, comme s’il avait gagné au loto. C’est en fait une remise de prix. Une récompense de la part d’une célèbre mutuelle pour le programme d’audio description que le NEST a mis en place. Je décide alors de participer à la « visite tactile » du décors du prochain spectacle. Dans la salle de construction du théâtre où aura lieu la représentation de « Longueur d’ondes » de Bérengère Vantusso, je découvre donc la scénographie à l’oreille et au toucher, un bandeau sur les yeux, parmi les spectateurs souffrant de déficience visuelle. Je tente de me faire l’image mentale la plus précise possible en écoutant les descriptions d’Élodie Grandmaire et en effleurant les lignes des éléments du décors. L’expérience est assez bluffante, surtout quand je le redécouvre plus tard de mes yeux et que je mesure l’écart entre ma perception, mon imagination et la réalité.

« Longueur d’Ondes », c’est l’épopée de la radio libre « Lorraine cœur d’acier », mise en place à Longwy par la CGT lors de la lutte contre la fermeture des usines sidérurgiques, à la fin des années 70. Le dispositif s’articule entre des archives sonores et des images dont le graphisme rappelle les affiches militantes. Elles sont composées en mosaïque sur un Kamishibai multiple, dévoilées par les acteurs au fil de la narration. Ceux-ci naviguent entre des micros sur pied et un petit studio radio, rejouant parfois certaines émissions, leurs voix se confondant avec les véritables protagonistes de cette aventure libertaire. Car c’est bien de liberté dont il s’agit. Seule condition imposée au syndicat par les journalistes en charge de la chaîne : la liberté totale de parole. Et c’est l’apparition soudaine de cette possibilité de s’exprimer qui bouleverse tout. L’apprentissage de la choralité, du discours multiple, de la rotation des points de vue et la révélation de ce qui était tu jusqu’ici. On découvre comment cette libération de la parole a un effet immédiat sur le quotidien, notamment des femmes et des travailleurs immigrés. Les carreaux de la mosaïque, aussi différents soit-ils, s’assemblent et forment pour un temps le grain beau et fragile de la voix du peuple.

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En attendant le prochain spectacle, je fais quelques pas avec Jean Boillot le long de la Moselle. Il me raconte l’histoire de ce lieu, son lien avec la région, l’essor économique fulgurant autour de l’acier, et la disparition brutale de l’avenir. Montagnes russes dans le cœur des gens. Il s’agit donc avec ce type de temps fort de donner une place de valeur à la jeunesse en se posant la question de comment aller vers elle, non pas pour attirer un nouveau public, mais pour lui montrer la place qu’elle peut prendre d’ores et déjà dans le champ poétique de son époque. Preuve par l’exemple avec le spectacle du Young’n’Club (la troupe d’adolescents) élaboré sous le regard d’Isabelle Ronayette avec les moyens d’une vraie production. « Sans murs et 100 fenêtres » s’articule entre création collective et montage de textes d’auteurs contemporains. De scène en scène, c’est le chœur de la jeunesse qui prend la parole pour exprimer en mots, en geste ou en musique ce qui aujourd’hui l’excite, l’ennui, la met en colère ou la fait rêver. Ensemble ou individuellement, comme un diaphragme, ce groupe organique se contracte et se dilate pour respirer et se mettre en mouvement. Toujours justes et sûrs de ce qu’ils jouent, les jeunes acteurs emmerdent ceux qui leur parlent d’avenir, pour réinventer un nouveau présent. Il savent bien qu’en Lorraine, autrefois, on a délocalisé l’espoir avec les usines. Mais ils savent aussi qu’au cours d’une semaine extraordinaire, ils ont la possibilité de voir les choses sous d’autres perspectives, de s’approprier l’Histoire, de chercher en eux-mêmes des ressources inconnues, et d’inventer ensemble les nouveaux moyens d’agir sur le monde.

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