Voir Bussang en hiver

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© Christophe Raynaud de Lage

Le théâtre du Peuple à Bussang est bien connu pour son activité estivale, qui voit alors des spectateurs de la France entière prendre leurs quartiers ou simplement leur journée dans ce petit village des Vosges. À l’initiative de Simon Delétang et de son équipe, le théâtre propose désormais des rendez-vous tout au long de l’année, organisant divers événements et spectacles au cours de la saison, toujours dans l’optique d’allier à un intérêt marqué pour les formes et écritures scéniques contemporaines une pluralité de publics. C’était donc tout le pari de « Faits d’hiver », proposition originale jouée tout au long d’un week-end à la mi-décembre et pensée in situ, à partir du village lui-même, comme une expérience immersive. Car il s’agit bien ici d’une expérience, comme il y en a de rares au théâtre, où l’on ne sait plus très bien où se fixent les limites de la fiction et de la réalité, où commence le spectacle et où celui-ci s’arrête.

Invités par Simon Delétang, cinq auteurs contemporains (Frédéric Vossier, Magali Mougel, Penda Diouf, Julien Gaillard et Pauline Peyrade) se sont en effet inspirés de faits divers et de légendes locales pour donner naissance à de courts textes inédits, inscrits dans un lieu précis : l’ancien bâtiment d’une colonie de vacances située à l’orée du village. Face à ces textes, la patte de cinq metteurs en scène (Anne Monfort, Ferdinand Flame, Marc Lainé et Matthieu Roy) invités, à leur tour, à s’immerger dans l’atmosphère vosgienne. Ils donneront naissance à cinq formes brèves que les spectateurs découvriront tout au long d’un parcours à travers la vieille bâtisse devenue chambre d’échos des monstres contemporains, portés par les jeunes voix des élèves du groupe 44 de l’école du Théâtre national de Strasbourg. On déambule donc, passant tour à tour dans une chambre froide ou un dortoir qui semble alors peuplé de fantômes, chaque pièce (au sens propre comme au sens figuré) ouvrant comme une nouvelle fenêtre sur les fantasmes à l’occasion macabres que peuvent véhiculer ces contrées vosgiennes, de la chasse d’une bête féroce à l’enlèvement d’une petite fille.

Si parfois on bute sur des écritures trop abstraites ou trop arides, il arrive que la rencontre entre le lieu et le texte se fasse, précisément lorsque l’on oublie que nous sommes « au spectacle » ; lorsque, plongés dans l’atmosphère confinée d’un dortoir pour garçons ou d’une salle des fêtes, ce qui est donné à voir, le lieu, et la poésie d’un texte se condensent dans les corps des acteurs, qui apparaissent tout à la fois comme véritablement présents et comme s’ils n’avaient jamais quitté les lieux. C’est peut-être là, dans ces moments d’indétermination des temps, de la fiction et de la réalité, que nous apparaît toute la force de la proposition. Dans ces formes courtes qui pourraient se rejouer à l’infini, la colonie de vacances se fait vestige, oracle d’un passé pas si lointain, interrogeant nos cauchemars et nos chagrins. C’est sur la route bientôt enneigée, en sortant du spectacle, que l’on se rend compte qu’on y est toujours, ou presque, ou plus ou moins. Comme à l’orée d’une forêt que l’on maintient à distance et où l’on s’aventure pourtant comme pour jouer à se faire peur, Bussang en hiver apprivoise ses monstres, jusqu’à l’été prochain.

« Faits d’hiver » a eu lieu les 14 et 15 décembre 2018 à Bussang.

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