L'Espace furieux

Démesure du langage

Par

© Julien Piffaut

S’attaquer à un texte de Valère Novarina est toujours un défi, et on se réjouit quand ce défi est relevé par de jeunes artistes et pas par de vieux barbons du théâtre. Si « L’Espace furieux » est la première mise en scène de Mathilde Delahaye en tant qu’artiste associée à l’Espace des arts de Chalon-sur-Saône, le projet n’en reste pas moins longuement mûri par cette metteuse en scène qui fait remonter son intérêt pour Novarina à 2005. Issue de l’école du TNS, elle s’est adjoint les services de quelques camarades de promotion, également comparses de Thomas Jolly, ainsi que de deux comédiens somptueux : Pierre-Félix Gravière et Juliette Plumecocq-Mech.

On ne saurait que conseiller d’arriver vierge du texte dans la salle. Surtout, surtout, ne pas le lire avant mais accepter de se laisser porter par le flot et le flux de la langue de Novarina. Accepter de ne pas tout comprendre, que le texte se refuse parfois à nous, la langue de l’auteur étant cet espace furieux où tout déborde et menace de nous engloutir. Il faut se laisser traverser par le torrent créé par l’auteur, laisser émerger le sens propre à chacun car la richesse du langage, c’est aussi la richesse du sens. Valère Novarina et Mathilde Delahaye prennent à rebours l’appauvrissement intellectuel et nourrissent le spectateur d’une foule de mots et d’images si riches que chacun y trouvera quelque chose qui lui semble comme destiné.

Le spectacle étant construit en deux parties, il est naturel que chacun en préfère l’une ou l’autre. Il faut pourtant bien parler des deux car aucune ne prévaut sur l’autre tant elles se complètent. La première partie, certes déroutante pour peu qu’on ne joue pas le jeu, n’en est pas moins sertie d’éclairs drôlissimes portés pour la plupart par Juliette Plumecocq-Mech. On s’approche du rebord de la chaise de cette digne héritière des grands noms du burlesque à chacune de ses entrées en scène pour ne pas en rater une miette. Soudain le rideau tombe, et c’est dans un vertige existentialo-postapocalyptique qu’on bascule. Dans un décor qui paraît inspiré de « Blade Runner » et de « La Planète des singes », les figures de « L’Espace furieux » semblent revendiquer le droit à exister. Quand il ne reste rien, il reste encore les mots. Et si le langage est faillible, s’il y a autant de langages que de locuteurs, au moins reste-t-il cette possibilité, celle de dire, et de se dire. L’exigence intellectuelle du spectacle et l’effort d’acceptation à faire au départ se justifient pleinement devant les ultimes images, si belles qu’on en aurait bien redemandé encore un peu.

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