Fin de l'Europe

D. R.

Huit tableaux, huit détours, qui mettent fin chacun à une donnée historique tenue pour acquise : frontières, art, famille… Leur angoissante disparition devient une farce, plus ou mois grinçante. La prédiction de leur extinction, poussée dans ses extrémités les plus grotesques, est ridiculisée. Mais dans « Fin de l’Europe », de fin de l’Europe, il n’est jamais question.

Y a-t-il une malice dans cette annonce huit fois trompée ? Un avertissement marxiste ? Car chaque tableau s’attaque à des fétiches, y dénonce un écart entre les rapports tels qu’ils sont et les rapports tels qu’ils nous sont sensibles. Tous montrent ce qu’un fétiche subvertit et corrompt, ce qu’assentir à un fantasme fait dégénérer dans le réel, quand on vous le donne et quand on vous le retire, le dessaisissement de pouvoir qu’il implique, comment il transforme les rapports réels, les probabilités, les ressources, les relations. Le dernier tableau, qui prend pour décor une mauvaise production de série tv, joue sur ce clivage du corps social, entre les propriétaires et les opératifs, les financiers et les fantoches, les programmateurs et les déprogrammés.

Spregelburd est un élève de la dialectique, il vante la nécessité de « lisser le pli ». Si l’économie politique contemporaine, tenue en défaite dans ses propres coins, est capable de penser des absurdités aussi grosses que des européens en mal d’Europe, alors il vous propose l’art sans artiste, l’histoire sans grands hommes, la famille sans amour, le succès sans talent, des aristocrates sans noblesse ou encore un système de pensée qui mise sur la maladie. Voilà la destination d’une civilisation, maître et sujet de ses propres créations, qui fait de la peur une méthode et un projet. Chaque tableau questionne notre rapport à l’échec programmé : avez-vous besoin de croire en toutes ces fins qu’on vous annonce, à ces figures qui vous sont faites ? Croyez-vous en l’épuisement des choses, toute chose, en l’anéantissement de l’art, de l’histoire, de la famille, par une magie sans magicien ? Spregelburd identifie la force politique vénéneuse qui persécute et subjugue, réquisitionne et contrôle, l’imaginaire social. Les fantasmes de prospérité et de catastrophe qui gisent dans le projet européen n’ont en effet ni plus de densité ni plus d’adhérence que ces huit fables. Et Spregelburd de finir sur une théologie pas moins marxiste : « Après tout cela, Dieu gardera le silence. »

On peut être éprouvé par la désorganisation ou la longueur des tableaux, la succession des gags, le jeu parfois poussif. Mais on ne peut manquer la dépense de force des acteurs, leur fraîcheur, et, dans ces actes qui sautent capricieusement d’un thème à l’autre, la puissance spéculative du théâtre qui prend en chasse les puissances de contradiction « en toute réalité ».

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