Requiem pour une représentation

Pièce d'actualité n°8 Institution
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Le théâtre peut-il encore être politique ? Je veux dire au sens étymologique : prendre la responsabilité de l’organisation de la vie des hommes dans la cité. Et si oui, est-ce de l’art ?

La réponse de Marie-José Malis à ces questions brille par sa force, sa radicalité, son engagement et son audace. En effet ce qu’elle ose montrer sur le plateau de la Commune d’Aubervilliers avec sa “Pièce d’actualité n°8 – Institution”, c’est un geste hautement politique et artistique. Les acteurs du drame qui va se jouer s’avancent. Ils sont ouvriers, comédiens, employés du théâtre, bénévoles… Tous participent à l’École des Actes créée à la Commune en 2016 et qui accueille ceux qui veulent avancer, comme Ntji Coulibaly. Il parle de son foyer de travailleurs immigrés, des groupes de réflexion qui y sont nés sous les menaces d’expulsions et dont l’École des Actes s’inspire. Une volonté de la part des personnes en situation illégale ou de pauvreté, et considérées comme un « problème » par la société, de ne pas attendre de solution de la part des institutions, mais d’unir leurs forces pour améliorer eux-mêmes l’organisation de leur vie collective.

Puis le plateau se vide et les comédiens jouent alors un extrait de Catherine de Sienne de Jakob Lenz. Ntji Coulibaly reste là, comme la marque indélébile du réel dans l’espace. Dans cette scène, deux femmes appellent de leurs vœux le retour du gentilhomme qui seul sait manier la pompe à incendie et saura sauver leur village. La poésie de Lenz issue du mouvement Sturm und Drang allemand, qui place en son centre l’individu, sa liberté et sa sensibilité, apparaît comme archaïque, voire déplacée, dans le contexte créé par l’ouverture du spectacle.

Nous assistons ensuite à la prise de l’espace par l’École des Actes elle-même. Une cinquantaine de personnes déploie tables et chaises, sort papiers et crayons et se met à étudier. La scène de Lenz est reprise, jouée exactement de la même façon, au milieu des élèves imperturbables. Et tout devient limpide. C’est un chant funèbre. Un triste adieu de la metteur en scène au théâtre tel que nous le connaissons. Celui qui fait encore et toujours l’éloge de la liberté individuelle et des sentiments. Nous en avons fini avec ce théâtre, malgré tout l’amour qu’on peut lui porter. Il faut autre chose. Il n’y a pas a espérer l’arrivée de l’homme providentiel, car Ntji Coulibaly le dit lui-même avec humour, il peut très bien actionner aussi la pompe à incendie. Tout le monde le peut.

Puis le groupe d’élèves interrompt son étude et commence une Assemblée Générale. Nous sommes invités à rester, mais pas à participer. Il nous faudrait nous engager dans l’École pour cela. Ceux qui le souhaitent prennent la parole tour à tour, parfois dans leur langue maternelle avec l’aide d’un interprète et partagent leurs réflexions sur la question du travail. C’est magnifique, c’est émouvant et c’est complètement du théâtre : s’identifier à ceux qui sont réellement invisibles et inaudibles et qui pourtant partagent notre quotidien ; prendre en pleine face l’universalité de la condition humaine quand tout les discours tendent à nous diviser les uns les autres ; assister à une forme nouvelle en train de s’inventer.

Marie José Malis appelle à abandonner le théâtre dans ce qu’il peut déployer de puissant car le spectacle de cette puissance est analgésique, voire aliénant. Il empêche d’agir. C’est la crise de la représentation qui est problématisée sur le plateau. Représentation démocratique ou théâtrale, aucune différence. On ne peut représenter ce qui n’a pas encore été réalisé. Alors, puisque le théâtre est le lieu d’où l’on voit, la metteur en scène donne à voir ce qui est en train de s’accomplir. Un groupe qui se réunit, qui étudie et prend la parole pour produire une pensée politique et des écrits, des manifestes. Et par ce geste, elle nous encourage à ne plus être passif, à ne plus déléguer notre pouvoir à ceux qui nous représentent, mais à enfin, plutôt qu’en résistance, entrer vraiment en réalisation. Et j’ai hâte de voir maintenant quel imaginaire, quelle poésie nouvelle naîtra de cette institution.

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