Fix Me

Comportements

Par

© Agathe Poupeney

Voilà autant d’individus à l’anatomie variable dont la façon de bouger exhume une palette de comportements hétéroclites — et ces corps idiosyncrasiques fracassés contre le monde : dansant, précaires et insouciants, sur des cartons mobiles. S’y retrouveront-t-ils dans ce magma de plateaux ? Au risque permanent de l’autarcie : car chaque corps réside bien sur une plateforme dangereusement instable…  Il se dérobera bientôt sous les pieds de l’individu qui s’exprime, c’est un podium plus rapide que la lumière, une mode qui s’évanouit sans pitié à peine consolidée. A-t-on encore le temps de prendre la parole dans le chaos ? De fixer cette anatomie fuyante dans le train à toute allure du réel ? Alban Richard s’attaque frontalement à la question dans « Fix Me », isolant des comportements individués qui sont autant de rémanences, stigmates, situations, miasmes… Des choses vues et piquées au gré du réel — un ensemble complexe de mimiques chorégraphiées qui s’efforcent ainsi de produire un sens commun lorsque l’être social est brisé encore et encore. Peine perdue malheureusement car chaque tentative de s’élever, de faire utopie, s’effondre. Les drapeaux sont noirs dans « Fix Me » : une sépulture pour la communication, quand aucun des danseurs, péniblement séquestré dans sa danse, ne peut en comprendre un autre, usant pourtant d’un même réseau de signes. Est-ce là l’échec sémiologique ? Chacun n’écoutant plus que son propre comportement confinant à l’idiotie.

Mais « Fix Me » n’est-elle pas néanmoins une œuvre d’infrastructure ? En réalité, les comportements ne comptent pas tant que ce qu’ils produisent malgré eux, c’est-à-dire un espace résolument politique, dévasté, où ne tonne au final que la musique d’Arnaud Rebotini, complètement en décalage avec la proposition chorégraphique (les danseurs auront ainsi travaillé avec oreillettes au plateau). Celui qui court sur place aura le mérite de gratter la peau du carton : une lueur s’égaie-t-elle en-deçà des squames ? On parlait récemment du splendide « De(s) personne(s) » de la Cie La Cavale, qui étudiait la phénoménologie du groupe, lorsque chaque individu était encore une « intensité anonyme » ; Alban Richard s’occupe, lui, d’un autre insensé, celui de la réalité la plus brute et du futur en pointillés qu’elle trace. Est-ce là le désert du réel ?

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