Heroe(s)

Cri d’alarme

Par

© Benjamin Lebreton

Ça commence comme le teaser d’une performance participative, le rêve éveillé de ce que serait un spectacle idéal avec une liberté totale et des moyens illimités, l’état dans lequel se sentaient les trois metteurs en scène comédiens Philippe Awat, Guillaume Barbot et Victor Gauthier Martin en recevant une commande du Théâtre de Chelles : deux ans pour inventer un spectacle sur le thème de la guerre. Mais que se passe-t-il lorsque l’actualité dépasse en trombe sur la droite le sujet de votre spectacle ? Comment prendre la parole quand le pays compte ses morts aux abords des stades, aux terrasses des cafés et dans les salles de concert ? Pas d’autre solution pour continuer à créer que de s’accrocher à l’actualité. Comme trois cascadeurs s’agrippent à un train lancé à grande vitesse dans un film d’action, les trois artistes, pris dans la tourmente des événements post-attentats de 2015, cherchent à donner du sens à cette nouvelle ère qui s’ouvre.

Pour mieux nous embarquer dans cette course-poursuite avec le réel, ils la représentent sous la forme d’une chronique, faisant ainsi de son processus de création le sujet même du spectacle. Il s’agit de comprendre et, pour comprendre, d’enquêter. Enquêter sur ce qui fonde l’état d’urgence, ce qui se détraque dans notre démocratie, sur la nécessité de la guerre pour faire fonctionner le capitalisme… Dans un intérieur, espace diffracté de recherche et de mise en commun, pour ne pas dire de retrouvailles, entre les nappes sonores et le violon électrique de Pierre-Marie Braye-Weppe, ils épluchent les discours aliénants, débusquent les liens obscurs entre les pays, les gouvernements et les industriels, observent la ronde des classes dominantes, démêlent les causes des conséquences. Ils inscrivent leur cheminement sur les murs où s’invitent parfois des archives sonores et vidéo.

Au milieu de tout cela émerge une nouvelle figure héroïque contemporaine, celle du lanceur d’alerte. D’Edward Snowden au John Doe des Panama Papers en passant par d’autres moins connus, c’est une figure éminemment tragique puisque, bien qu’altruiste, elle est juridiquement précaire, systématiquement menacée et bien souvent détruite par ceux qu’elle dénonce. Théâtre comme preuve par l’expérience collective, « Heroe(s) » nous explique à la fois comment créer facilement une société offshore sur Internet et pourquoi le miroir de la dette publique qu’on nous tend si l’on refuse de se plier aux politiques d’austérité n’appartient qu’aux alouettes et non pas aux générations futures. Le mandat de l’acteur est celui de jouer à notre place. Dans ce cas, ce n’est pas pour nous purger de nos passions afin que nous puissions reprendre une activité normale, mais bien pour lancer le jeu et nous mettre nous-mêmes en action. Comme au football, la première passe : l’engagement.

 

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