Ionesco suite

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De la Huchette au Théâtre de la Ville, Ionesco peut décidément compter sur de fidèles obstinés pour reproduire sa défiguration insolite et insolente du théâtre. Loin d’institutionnaliser la malice littéraire d’un langage qui n’appartient qu’à lui, la troupe d’Emmanuel Demarcy-Mota, qui rejoue en cette nouvelle saison son “laboratoire“ fatrasique initié en 2011, revitalise une écriture que l’on croyait pétrifiée par un didascalaire tyrannique. Cette petite forme, proposée en tri-frontal dans le Studio de l’Espace Cardin, ne s’apparente pas du tout au collage arbitraire et anecdotique que l’on aurait pu attendre, car en plus de ménager des transitions entre les textes, aussi intrigantes que peuvent l’être celles de Ionesco, elle tire sa force des nuances insoupçonnées et vertigineuses que révèle son montage improbable. C’est par un grand-guignol familial bien graisseux tiré de « Jacques ou la soumission » que débute le spectacle, incarné par les comédiens toujours enfarinés du Théâtre de la Ville, dont l’engagement physique et le jeu antipsychologique consacrent la sombre guignolade voulue par le dramaturge. Ce cauchemar festif, ayant pour principal décor la fameuse table souillée des mariages électriques, s’achève par la  scène finale de « La Leçon » que l’on n’aurait jamais crue aussi émouvante, tant le cruel Professeur à la science incomprise (interprété par Charles-Roger Bour) fait entendre la mélancolie profonde d’un monde où tous les rêves d’unité et de totalité ne sont plus à la portée des apprentissages. Demarcy-Mota démontre par là-même à quel point la puissance symbolique du langage occupe dans cette œuvre une posture problématique, car au-delà de la mécanique délirante d’un verbe broyé dans l’insignifiance, le mot chez Ionesco est pour lui « terriblement humain. » Le royaume de l’Absurdie théâtrale n’est plus ici un miroir fracassé du sens perdu, mais un laboratoire balbutiant où s’invente une manière de dire qui déjoue l’emprise douteuse du signe, un monde où la brûlure du désir se transmet par le rodéo poétique d’une logorrhée sulfureuse, une issue carnavalesque livrée à corps (et à chaussures) perdus par une joyeuse compagnie habitée et complice.

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