Rebibbia

Rebibbia © Rémi Blasquez

Le plateau comme un ring mental. Un endroit ou l’espace du temps de la représentation, des comédiennes grimées en prisonnières d’un livre de Goliarda Sapienza vont devoir se battre contre la vie, contre l’Etat, contre la mort. Pour continuer à être, et « sauver ce qu’il reste » d’humanité en elles. Les flashs, alors. Les flashs de lumière et le bruit, strident, des sirènes de cette prison qui veut les tuer. Comme pour dire au spectateur : « Je suis ici, et toi de l’autre côté ». Lui faire ressentir en un rien de temps l’enfer sensoriel de cet endroit ou des âmes errantes se retrouvent « effacées de l’humanité ».

Reste que dire n’est pas faire, tout comme voir n’est pas éprouver, et que le théâtre quand il s’attaque au réel se doit d’être encore plus rude que lui, au risque de faire de ce médium la farce éculée d’un temps qu’il ne comprend pas assez pour s’en faire le passeur légitime. Malheureusement, c’est un peu le sentiment qui transparaît ici rapidement. A coup sûr, Louise Vignaud sait faire du théâtre comme rarement les gens de sa génération. A 30 ans, cette jeune normalienne diplômée de l’ENSATT et directrice du Théâtre des Clochards Célestes de Lyon a fait ce qu’il faut, et le savoir-faire technique transpire de chaque minute de la représentation. Mais pour quoi dire, au juste ? Pour montrer quel réel ? Au fil du temps et des mots, la pelote d’un monde inacceptable semble se dévider devant le spectateur jusqu’à ne plus montrer autre chose que la résilience de jeunes femmes qui font avec l’injustice plus qu’elles ne se battent contre elle. Alors oui, peut-être est-ce intrinsèquement contenu dans « L’Université de Rebibbia » dont la pièce est une adaptation, mais qu’est-ce qui empêche une si jeune metteuse en scène de s’emparer de la matière pour en faire ce cri qui viendrait briser les vitres qui nous séparent du temps où le livre à été écrit, et ferait du texte notre contemporain ? Peut-être ne le voulait-elle pas, et sa démarche n’est-elle pas politique, ce qui ne se juge pas. Nous reste alors à voir un théâtre qui nous parle d’un temps qu’on ne comprend pas toujours, et d’une prison qui pourrait être une cour d’immeuble ou discutent des femmes esseulées composant chacune avec leur ennui, et c’est bien dommage. Bien dommage d’abord parce qu’il était bon de s’attaquer à ce texte et de nous parler de l’enfermement carcéral pour violenter l’aujourd’hui. Bien dommage ensuite parce que le talent de metteuse en scène de Louise Vignaud et son bagage intellectuel le permettent manifestement. Bien dommage enfin parce que les comédiennes aussi peuvent être formidables, à l’image de Charlotte Villalonga, qui infuse dans chacun des personnages qu’elle incarne la ravageuse fragilité propre aux âmes errantes qui peuplent les grandes fresques politiques du théâtre d’aujourd’hui, d’hier et de demain.

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