Mémoire de fille

Portrait(s) de femme

Par

© Thomas Faverjon

Après avoir monté « L’Autre fille » dans une scénographie conçue pour les lieux extra-théâtraux, la metteuse en scène et directrice de la Comédie de Béthune Cécile Backès s’attaque à ce qui devient de facto la deuxième moitié d’un diptyque consacré à Annie Ernaux en adaptant dans un cadre plus classique (du moins dans une certaine mesure) le roman « Mémoire de fille ». « Mémoire de fille », c’est la tentative de réunification d’Annie D., la fille de 1958 qui vit ses premiers émois sexuels en travaillant dans une colonie de vacances, et Annie E., la femme qui tente depuis vingt ans de reconstituer cette semaine précise de 1958.

Articulée en deux parties, le spectacle oppose la semaine d’été de 1958 et les quelques années qui ont suivi, la jeune fille qui vit et la femme qui se souvient, l’individu et le groupe, la vie et le récit, jusqu’à ce que tout s’entremêle dans une sorte de transe mémorielle pour le public. Au centre de la scène, une immense boîte noire comme une mémoire dans laquelle on fait des allers-retours. Projections, traces mnésiques, actrices et acteurs qui en traversent l’espace comme des spectres, cette boîte noire dissocie physiquement les temporalités qui se mêlent. La parole, elle, se passe comme un témoin de comédien en comédienne, elle migre, comme pour mieux souligner le statut d’« immigrée de l’intérieur » de l’autrice, transfuge de classe percluse par la honte du milieu modeste dont elle est issue. Et faut-il être grand pour réussir à faire parvenir la honte au public.

Sur scène, Judith Henry et Pauline Belle se partagent la part du lion et sont éblouissantes. Avec une délicatesse de chat, qu’elles dansent ou que l’une se gave de gâteaux pendant que l’autre essaye de reconstituer la vie de la première, elles évoluent sur le mince fil de soie des mots d’Annie Ernaux, funambules-soldates qui n’ont peur de rien, et sûrement pas d’être des femmes. Annie Ernaux, cette immense écrivaine de la mémoire, est admirablement servie par la mise en scène tout en pudeur de Cécile Backès et l’adaptation au cordeau du texte qu’elle signe avec Margaux Eskenazi.

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