Demi-Véronique

© Jean-Louis Fernandez

Drôle de nom que ce « Demi-Véronique ». Drôle de nom pour cette réécriture visuelle et orageuse de la 5e symphonie de Mahler. Elle met du temps à démarrer cette symphonie, d’ailleurs. Un homme, l’acteur Lionel Dray, vient nous faire patienter et parodie la foule à la fois mondaine et studieuse qui fréquente les opéras. De ses semelles s’échappent la clameur familière d’un orchestre qui s’accorde avant une représentation. La parole s’étire entre ironie mondaine et nostalgie de ce moment bien précis qui précèdent la grand-messe. Lionel Drey nous offre ainsi un instant de grande poésie, comprenant un texte truculant qui s’efface ensuite pour laisser place à la musique et aux corps.

La symphonie démarre ensuite et s’articule peu à peu autour d’un trio : un couple fait d’une petite femme et d’un très grand homme avec une femme-ombre, mystérieuse, mante religieuse, déprimée, rêveuse. Une grande dame pleine de mystère qui apparaît et disparaît sans cesse puis revient montrer au monde ses soupirs en tirant sur une cigarette, jusqu’à ce que son cœur ne lâche. L’homme vient tenter de pomper sur ce cœur, de lui ramener quelque suc. L’un des plus beaux moments sans doute a lieu sur le très attendu adagietto — acmé émotionnelle de la symphonie — où Jeanne Candel joue le passe-muraille en traversant peu à peu le mur de la pièce. Le mouvement commence avec une danse des mains qui rappelle Magritte et les plus belles heures surréalistes ainsi que le travail de prestidigitateur de Dimitris Papaioannou dans l’inoubliable « The Great Tamer ».

C’est un spectacle foisonnant et intelligent, dont on pourrait isoler chaque moment, pour le garder à soi et l’analyser. Il n’y a pas de narration linéaire et il n’y en a pas besoin. Les instants se succèdent dictés par la musique, ou au contraire semblant l’induire. Dommage de ne pas avoir droit à un véritable opéra où la musique prendrait une autre importance et symbolique — même si de belles idées ont jailli de la création, notamment sur les questions d’émission du son : des enceintes sont enfouies sous le gravier noir, avec toute une métaphore sur la perte de la musique et de son immatérialité.

La fin du spectacle est peut-être en ce sens significative. La musique de Mahler est quittée pour un vieux poste d’où renaît une rengaine modale aux accents de l’est, prête à s’essouffler. La pièce se termine sur une dernière image biblique, non sans facétie. Le trio réuni partage un pain brioché qui se met à irradier comme une luciole de l’intérieur à mesure que chacune y jette ses coups de dents. Voilà un spectacle noble. Précis, muet, en noir et blanc. La compagnie La vie brève signe ici un travail remarquable, audacieux et exigeant.

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