LA FEMME® N’EXISTE PAS

Seule certitude : la femme n’existe pas

Par

© Nathalie Beder

S’il n’y a pas de certitude, il y a au moins une conviction : « La Femme® n’existe pas ». Mais au-delà des formules négatives, c’est une positivité qui se dégage de la pièce du même nom, mise en scène par Kéti Irubetagoyena, et ouvre sur des émancipations potentielles. Sans trop s’appesantir sur le titre aux accents lacaniens, si ce dernier affirmait aussi qu’il n’y avait pas de rapport sexuel, demeurent cependant des rapports de domination, qu’ils soient de genre ou de classe. D’allure brechtienne, le spectacle, dont le didactisme pourra être excusé par son caractère « de circonstance » et d’actualité ­­­ — déjà sous-titre de « 81 avenue Victor Hugo », autre pièce de Barbara Métais-Chastanier, qui signe le texte —, s’inspire de « La Colonie » de Marivaux.

Cette pièce, dans la lignée de « Lysistrata » ou de « L’Assemblée des femmes » d’Aristophane, est non seulement une pièce d’« idées » mais aussi « d’îles », et ici d’« elles ». Elle offre un cadre utopique car insulaire — à l’image du théâtre dans la cité — et propose de mettre en question des principes d’autorité, à travers des renversements. L’élection de représentants aristos d’une part, prolos de l’autre, ne suffit pas : des femmes osent revendiquer leurs droits, et notamment celui d’élaborer des lois. Sur cette terre vierge, ce déplacement de population serait-il propice au déplacement des lignes ? Pas si simple. Et, malgré les trois cents ans qui nous séparent du texte de Marivaux, cette variation souligne que ses enjeux restent encore brûlants.

Le Théâtre Variable modernise alors la forme pour mieux bousculer ces vieilles problématiques : chaises, tables, banderoles, ruban adhésif sont réquisitionnés et le public interpellé dans cette fausse improvisation orchestrée comme une insurrection.  L’île — le théâtre — tient de la ZAD, mais à la défense s’ajoute l’attaque : Mme Sorbin (Julie Moulier) et Arthénice (Nicolas Martel) sont bien décidées à représenter leur sexe au gouvernement. Difficile de réaliser une pièce en fonction d’idées et de débats sans tomber dans l’écueil du (trop) démonstratif ou du manichéisme. Pourtant convergences et divergences des luttes, aliénations qui collent à la peau nolens volens et provoquent des sursauts (comme l’usage restrictif « je ne suis qu’une femme », qui échappe à Mme Sorbin), fruits d’idées reçues sédimentées depuis le berceau, sont bien amenées et mises en représentation par les acteurs et actrices. Faudra-t-il être laide ? Devra-t-on se séparer des hommes ? Sont-ils donc tous condamnables, ou est-ce aller un peu trop vite en besogne que de les mettre tous dans le même sac ? La pièce s’attache à prendre en compte les dissensus et les guerres intestines, notamment quand les luttes sexuées entrent en concurrence avec les privilèges de classe…

Théâtre Variable, donc. Et ça varie, ça charrie : le « monde est un branloire pérenne » et on ébranle les formes de domination pour mettre les idées et les identités en mouvement. Les hommes sont des femmes et les femmes des hommes, obéissant seulement au dresscode des corps dressés. Mais le travestissement ira-t-il jusqu’au carnavalesque ? Bakhtine nous avait déjà montrer comment ce renversement des positions était profondément et politiquement subversif. Pourtant, à la fin de la pièce de Marivaux, non seulement les femmes mais leur lutte échouent sur l’île : certain-e-s ne sont pas prêt-e-s à renoncer à leurs acquis sociaux… Qu’en est-il ici néanmoins ? C’est bien plutôt l’empowerment des femmes qui est défendu, à travers ce qu’on pourra voir comme un atelier drag-king là, et des discours abrasifs et libératoires ici. « La Colonie », creusée de l’intérieur, est en effet enchâssée entre deux moments auxquels elle s’articule. L’île de Marivaux est ainsi rapprochée de l’atoll de Bikini, qui a donné son nom au maillot de bain en 1946. Commercialisé avec le slogan « le bikini, la première bombe anatomique ! », ce dernier fait référence aux essais nucléaires américains qui eurent lieu sur l’île… Sans sombrer dans des parallèles trop fumeux, quelques décennies plus tard, c’est le burkini qui provoque des tollés, et des raz-de-marée de bombes continuent d’éclater sur le Moyen-Orient. Toujours des bombes, toujours des violences infâmes et la volonté de contrôler le corps des femmes. Et le théâtre dans tout ça ? Le spectacle invite les femmes à ouvrir la voix : « cris et cris  » ; ou plutôt, peut-être, « écris et cris  » ?

  • 37
  •  
  •  
  •  
  •  

D'autres articles par