La Cartomancie du territoire

© Maxime Côté

En 2015, l’auteur et metteur en scène Philippe Ducros est parti à la rencontre des communautés autochtones dispersées sur les « restants de territoires » du Nord québécois. Habitué des terrains accidentés, après avoir rapporté dans sa province des souvenirs de Gaza et de Kinshasa, il voulait fouiller la mémoire de son propre pays. Trois ans plus tard, le constat est d’une violence redoutable.

Narrateur de cette épopée divisée en chapitres comme autant de pages de son carnet de voyage, l’ancien directeur artistique de l’Espace Libre nous conte son immersion dans les réserves et son impression d’être à la fois si loin, et si proche des personnages qui croisent sa route. Faire exister ceux qu’on dit privilégiés parce qu’ils ne payent pas de taxes sur les cigarettes. Voir plus loin que les statistiques, que les taux d’incarcération et de suicide.

Devant un panorama d’images silencieuses et sublimes signées Éli Laliberté et Hub Studio, Philippe Ducros raconte les maisons en préfabriqué, l’alcool et le froid, et puis les langues qui se délient. Avec Kathia Rock et Marco Collin, comédiens issus de la nation innu, la langue oubliée reprend ses droits sur la langue forcée, calmement, pour rappeler aux spectateurs de théâtre que nous sommes la blessure encore béante laissée par des siècles de domination méprisante. Le Savage Act de 1876, le paternalisme du Blanc conquérant et puis l’asservissement, le déracinement, l’horreur des pensionnats catholiques. « Nos livres d’histoire sont des contes de fées » déclare Ducros, dégoûté et vibrant de rage ; il est grand temps de faire face à la vérité.

Du fantasme d’un territoire de nature indomptée ne semble rester que des forêts éventrées, des sols massacrés et une faune amaigrie qui disparaît peu à peu. « La coke, le speed et les machines à sous ont remplacé les chiens de traîneau et la trappe ». Les nations autochtones survivent dans l’ombre du pays des grands espaces et de la liberté, épuisées et balafrées par l’oubli. « La Cartomancie du territoire », dans sa sobriété à la fois austère et lyrique, se fait vecteur d’une parole trop longtemps ignorée et tente de rapprocher les âmes autour d’un même combat pour la préservation d’une précieuse terre nourricière. Malheureusement, force est de constater que cette parole doit encore une fois être portée par un Blanc pour parvenir jusqu’à nous.

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