Faire comme l’oiseau

Rien ne se passe jamais comme prévu
Par

© Simon Gosselin

Tout récemment nommée à la tête du Préau (CDN de Normandie-Vire), Lucie Berelowitsch ouvre son mandat avec une création librement inspirée de « L’Oiseau de feu » de Stravinsky, apposant une signature indubitablement originale dans le paysage du théâtre subventionné.

L’affiche de ce spectacle nous offre certes de très beaux appâts, à commencer par Niels Schneider et Camélia Jordana, mais la gageure n’en est pas moins double pour la metteure en scène : témoigner d’un nouvel engagement auprès des publics du territoire normand, tout en affirmant un projet artistique plutôt atypique, à la croisée des genres. « Rien ne se passe jamais comme prévu » est le fruit croisé du travail mené par Lucie Berelowitsch avec l’auteur Kevin Keiss (du collectif TRAVERSE) et le musicien Sylvain Jacques, soutenu par un processus d’écriture au plateau, selon une volonté clairement affirmée de création collaborative.

Le conte musical s’ouvre sur un tableau familial, où l’imaginaire des enfants se heurte au vague à l’âme du père. La mère, protectrice et enchanteresse, finit par disparaître, emportant avec elle cette cellule trop fragile. L’espace domestique s’évanouit alors pour laisser place au no man’s land, lieu indéterminé et lunaire où commence le voyage de Jonas, le jeune fils qui tente de retrouver l’oiseau de feu et percer le mystère des origines. Mais la mise en scène nous perd alors dans les méandres de ce parcours initiatique. La proposition devient plus ésotérique que poétique, et l’on ne sait plus comment les personnages pourront échapper à ce paysage dévasté.

La force du spectacle reste néanmoins de nous offrir une forme imprévisible, où les interprètes passent de la prose à la litanie, et de l’univers réaliste d’un théâtre dialogique à une planète inconnue, où des créatures mystérieuses profèrent des mélopées ensorcelantes. Ce registre onirique, propre au travail de Lucie Berelowitsch, nous fait mieux entendre le titre de cette proposition, par laquelle le spectateur doit se laisser surprendre et emporter. Les accents lyriques envoûtants de Marina Keltchewsky, le charme de sphinge de Camélia Jordana, la beauté intemporelle de Niels Schneider statufiée dans ce tableau apocalyptique ; tout cela déroute et déplace nos habitudes de spectateurs.

Le chant des sirènes nous emporte et nous charrie au bout de ce spectacle, dont on s’éveille comme d’un sortilège, avec des questions irrésolues : avons-nous été captifs d’un envoûtement ? Sur quelles rives ce spectacle a-t-il voulu nous mener ? Le spectacle de Lucie Berelowitsch nous laisse face à des questions ouvertes, suspendues, auxquelles la tournée apportera peut-être quelques réponses.

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