La furieuse agonie de la ménagère-malgré-elle

Suzy Storck
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"Suzy Storck" de Magali Mougel, MES Simon Delétang © Jean-Louis Fernandez

« Suzy Storck » de Magali Mougel, MES Simon Delétang © Jean-Louis Fernandez

Pour la première fois, « Suzy Storck » de Magali Mougel est monté en France, dans sa langue natale. Cela se produit dans les Vosges, à Bussang, où Simon Delétang, le directeur du Théâtre du Peuple, lui offre une mise en scène moderne, à la hauteur de son propos.

Qui a rencontré la langue de Magali Mougel sait sa radicalité. Son urgence à dire, sa vigueur sauvage. Sa poésie, toute de métaphores et d’ellipses, qui fait mine de se perdre dans les répétitions pour mieux frayer son chemin. Sa volonté âpre d’aller au cœur des émotions.

« Suzy Storck », c’est une pièce magnifique qui crie le sursaut destructeur d’une femme d’aujourd’hui et de maintenant, quand ses aspirations ont été broyées par les diktats du patriarcat. Une tragédie où le Destin est remplacé par les déterminismes sociaux, où le chœur antique est remplacé par un narrateur armé d’un micro.

Simon Delétang raconte comment la lecture de cette pièce a été un coup de cœur, comment la nécessité de la monter s’est imposée, au Théâtre du Peuple, là où des décennies se sont écoulées sans qu’un auteur vosgien ne soit représenté. Il porte à la scène une pièce écrite par une femme, sur la condition de la femme, dont l’interprète centrale est une femme.

Les choix de mise en scène sont nettement contemporains. Une white box avec un plafond incliné qui écrase de sa pente les personnages de ce huis clos étouffant. Une adresse très frontale. Une scénographie qui tient en une immense pile de linge et une machine à laver – un choix dépouillé et juste, métaphore de la charge mentale de Suzy Storck, de la distorsion de perception provoquée par la claustration et l’aliénation.

Les lumières sont crues, cliniques. Comme dans une salle de dissection, on donne à voir une tranche de la vie d’une femme, au moment où elle bascule. Un regret, peut-être, à l’endroit des transitions de la première partie du spectacle, flashs lumineux et death metal, trop illustratifs de la révolte de l’héroïne… à l’opposé de la pertinence d’un Stabat Mater pour accompagner le final magnifique.

Marion Couzinié dans le rôle-titre impressionne. Présence compacte, déterminée, d’autant plus admirable que la mise en scène réduit souvent la comédienne à l’immobilité. Elle feule contre ses geôliers, confie ses doutes. Sa voix se fêle dans l’amertume, se fait horriblement plate quand elle raconte comment elle cède aux désirs reproductifs de son mari. A partir de ce personnage d’égarement et d’envie furieuse de se retrouver, la comédienne compose un tableau de fêlures où elle arrive à trouver la place de la nuance.

Un personnage désespéré, possiblement monstrueux, mais pour lequel on éprouve une certaine empathie. Un personnage qui n’est pas dénué de dignité. Car il y a une noblesse à toutes les émancipations, comme il y a d’authentiques tragédies chez ces prolétaires que Magali Mougel prend pour héros.

Une pièce politique et viscérale, qui laisse le public parfois sonné, mais dont la puissance ouvre des brèches salvatrices dans le mur des certitudes acquises.

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