Le monde est un rice cooker et chacun de nous, un grain de riz (proverbe oriental)

Cuckoo
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1997. La crise économique se saisit de l’Asie, et les dragons assombris brament en direction de l’Occident. Pour la Corée du Sud, jackpot, c’est l’intervention du FMI. Le pays se voit alors administrer une médecine à l’ancienne, à coups de grandes saignées : libéralisation, restructurations, licenciements, restrictions budgétaires. Pourtant le corps profané se rebiffe : si le sang doit gicler, alors autant qu’il gicle dans la grande beauté de la révolte. Manifestations et émeutes resurgiront donc tout au long des années 2000. Et les images de ces violences sont là, projetées en fond de scène dans un montage ultradynamique, tandis que l’on écoute le récit tranquille d’un jeune homme – Jaha Koo, la petite trentaine, qui, sur le plateau, est entouré de trois rice cookers déblatérant sur les malheurs de leur existence technologique. On aurait pu redouter que la pièce se transforme alors en simple espace de dénonciation (de l’impérialisme américain, du système économique et même – voyons grand – de la solitude moderne et de la déshumanisation du monde). Mais l’artiste ne se complaît pas dans ce rapport d’immobilité tautologique entre la scène et le public, et par lequel on se contente bien souvent de vouloir convaincre un spectateur qui de toute évidence l’était déjà (proximité idéologique et culturelle oblige).

Car pourquoi Jaha Koo nous parle-t-il de cette crise ? Chose lointaine pour lui-même, connue sans grande conscience – en 1997, il était encore au seuil de l’adolescence. C’est en réalité un événement intime qui l’y ramène. Le suicide récent d’un ami. Tristesse de la perte. Tristesse de ce que la perte révèle en nous – la solitude, la faiblesse, la précarité. Alors pourquoi cette mort ? Question assaillante à laquelle il sait ne pas pouvoir répondre. Et pourtant il y a bien dans cette mort, sans qu’elle puisse s’y réduire, quelque chose d’un malheur collectif – des tristesses liées mais inconscientes de leurs liens, des tristesses qui ne sont pas encore devenues communes. Il y a donc bien quelque chose dans cette mort qui relève d’une investigation politique et par là d’une histoire. On se rend alors compte que, en esquissant le destin de la Corée depuis 1997, Jaha Koo ne nous retrace pas le passé (il y a des livres savants bien plus précis et rigoureux pour ça) mais montre ce que ça fait de retracer l’histoire, ce que ça produit en nous. Bref, adoptant une conception très spinoziste de la connaissance, il met en scène la démarche de compréhension qui fut la sienne face au vide : faire des connexions, exhumer des causes, lier des douleurs pour trouver une joie qui malgré tout nous sauve.

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