Saint-Félix

© Hélène Harder

C’est une honorable démarche qu’Élise Chatauret déploie dans « Saint-Félix », à l’assaut d’une reconstitution plus ou moins fidèle (plus ou moins réelle) d’un hameau dont le nom se partage entre une vingtaine de villages français, par chance pour l’amateur d’énigmes : car s’agit-il bien de théâtre documentaire ?

Reconstitution est un bien faible mot s’évanouissant rapidement sous les obliques réflexives de la dramaturgie : en effet, les acteurs trentenaires de la compagnie Babel n’hésitent pas à récupérer la parole des habitants avec les risques habituels du geste… Quelques âmes ne s’enfuient-elles pas lorsque le récit se sépare du récitant ? — Les paroles éclatant à l’oreille de l’enquêteur de terrain autant qu’elle ouatent celle du spectateur : elle valent parce qu’elle ont existé à un temps t, proférées par untel, etc. Sans quoi la force de la banalité s’efface sous le poids de son propre spectacle : banalité banale par trop d’événements… Bref : les paroles de « Saint-Félix » ont-elles un intérêt per se, détachée de leurs propriétaires brutalement décolorés par la voix des structures de la Tempête et du Centquatre — c’est-à-dire d’une tournée urbaine ? Élise Chatauret et Thomas Pondevie ont l’exacte conscience que non : la parole ne dit rien d’autre que son propre évidement. C’est, semble-t-il, à partir de ce constat qu’ils fondent la dramaturgie de « Saint-Félix » : la recherche théâtrale et documentaire, faute d’atteindre quelque réalité qui a l’heureuse manie de pourrir dès qu’on la déterritorialise, se niche dans le réagencement desdites paroles déverrouillant habilement l’espace-temps du récit.

À travers divers procédés scéniques plus ou moins efficaces (le plus patent restant l’interview marionnettique) dans lequel le rôle de l’enquêteur est souvent proéminent, ils inventent le récit documentaire d’une langue qui circule : se désassemble, se recompose, se diffracte… Et dans lequel la facture des mots importe moins que leur distribution : c’est à l’aune d’une refabrication langagière du hameau que la dramaturgie cherche à atteindre son pic d’être. Autant dire que «  Saint-Félix » n’évite pas un instant le recours à la fiction : il lui faudra donc un mur porteur pour que s’écrasent peu à peu les mini-arcs narratifs inhérents au village. Ici, le cas de Lucie qui, comme la plupart des habitants de Saint-Félix, ne vient pas du coin : elle aura perturbé le calme du village avant de disparaître tragiquement. Une figure traumatique autant qu’un artifice dramaturgique qui permet à Élise Chatauret de boucler la boucle en recentrant progressivement les personnages autour d’une même histoire : entre fiction et documentaire, « Saint-Félix » promet ainsi à son spectateur une expérience théâtrale qui raconte la complexe perméabilité des genres et des langages.

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