Poétique musicale de l’espace public

Fake, tout est faux tout est fou
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Dans l’atrium de la Canopée des Halles, j’enfile mon casque : des crissements d’abord, sons granulaires, bruits blancs entrecoupés d’extraits d’actualités radiophoniques… Ainsi démarre l’ouverture de l’opus du directeur de la Muse en circuit Wilfried Wendling, qui joue en direct à l’aide de ses différents instruments électroniques. Puis l’on distingue la voix d’Anne Alvaro, qui appelle : « Abbi ! Abbi ! », écho à celle d’Ase appelant son fils dans les premières lignes de « Peer Gynt ». Le conteur Abbi Patrix, dissimulé on ne sait où au milieu des vitrines, un micro à la main, répond. Commence alors un étrange voyage intérieur en extérieur, variations déambulatoires d’après le premier acte de la pièce épique du dramaturge suédois, entre improvisations et saillies du texte d’Ibsen.

Abbi Patrix se balade dans les allées du centre commercial rénové, tantôt décrivant ce qu’il voit, lisant des affiches, des promotions, tantôt citant des extraits de « Peer Gynt », mettant à jour les problématiques posées par le drame d’Ibsen. Nous-mêmes nous laissons aller à cette errance, cherchant à suivre de loin le conteur et ses acolytes musiciens, les apercevant au détour d’un couloir ou remontant un escalator. Nous lançons des regards complices à nos camarades de jeu, dotés du même casque d’écoute, formant tous ensemble une sous-catégorie de cette population hétérogène du centre commercial, une branche singulière de la fourmilière humaine.

Tendant son micro, Patrix interpelle les passants, qui pensent avoir affaire à un journaliste : « C’est quoi, être soi-même ? » « On n’est jamais soi-même, on ment tout le temps ! » répond avec assurance un jeune homme, et son groupe d’amis acquiesce. Et ainsi la foule écrit, elle aussi, la partition de cette pièce hybride et composite qui parvient à distance à nos oreilles. La musique électro-acoustique agit comme un sous-texte de base, un terreau émotionnel et intellectuel complexe qui nous propulse dans une autre dimension, une torpeur poétique proche d’un degré supérieur de conscience. Tout est faux, c’est vrai, mais alors tout est vivant, tout est passionnant, tout est spectaculaire, et de l’homme pressé à la famille qui mange tranquillement sa glace, chaque être qui traverse cet espace public semble habité de la grâce d’un acteur sur le plateau infini d’une dramaturge globale.

Ce dispositif est absolument brillant. « Fake, tout est faux tout est fou » repose d’un seul coup de maître toute une salve de questions que le théâtre est en nécessité de se poser aujourd’hui : sa présence dans l’espace public, son rapport aux nouvelles technologies, la place active qu’il accorde au spectateur dans l’élaboration et la réception personnelle de l’œuvre, la réappropriation des grands récits du répertoire, la musique comme épicentre d’une dramaturgie… Il réaffirme la mission indispensable du spectacle vivant : celle de modifier nos perceptions, de changer notre regard et d’aiguiser notre écoute au monde.

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