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« Pas Jewish shower non ! » précise la présentatrice bordélique d’une émission de radio consacrée à la vie du peuple élu, enregistrée en direct de Netanya, destination phare des français nouvellement israéliens – alya en poche, zèle en prime. Ce spectacle est bien une douche, un jet ultra-puissant d’humour jouissif et de gravité latente sortant d’un robinet déchaîné passant inopinément du chaud au froid : la violence monte, s’insinue sur fond de scènes hilarantes, de clichés tirés jusqu’à l’absurde, et finit, sans qu’on la voie venir, par exploser avec la radicalité de ce qui obsède et macère au fond d’un être (et d’un pays). Il faut dire que Yuval Rozman aborde une des questions les plus polémiques, aussi pesante que talmudique, aussi impossible que constamment reprise : qu’est-ce qu’être juif aujourd’hui ? Juif en France ? Israélien ? Crée au Phénix de Valenciennes, dans le cadre du Festival Cabaret de Curiosités, « The Jewish Hour » est d’une densité torrentielle, faisant se succéder à un rythme effréné les différentes figures d’un judaïsme multiple, spirituel, social, intellectuel (un rabbin, un athlète juif ukrainien, BHL en inénarrable gros dégueulasse), plongeant avec une liberté caustique et l’air d’en avoir totalement rien à foutre dans la centrifugeuse des clichés (appels au don exorbitants, chants caricaturalement prosélytes), laissant son spectateur rincé par une hallucinante amplitude de sentiments : on pleure de rire (l’interprétation de BHL par le comédien Gael Sall est la chose la plus drôle qu’on aie vu au théâtre depuis très longtemps), puis, entre deux hoquets, on se raidit, glacé par l’irruption de la violence, celle d’abord, d’un BHL qui réduit à néant la présentatrice, littéralement défaite, puis, plus profondément, celle qui noue le metteur en scène à son pays d’origine, Israël, et qui culmine dans un déchaînement d’insultes projetées sur écran. Le rire de « The Jewish Hour » est protéiforme : hystérique et nerveux chez la présentatrice radio – qui assiste au déraillement en direct et totalement no limit de son émission suite à l’arrivée d’un BHL rotant et se baffrant de chamallow entre deux remarques prosélytes sur Rashi -, il est ce qui permet d’introduire la violence, la condition pour ne pas l’édulcorer. Sur les corps, dans les mots, la violence est puissante. Elle et le rire s’exacerbent dans une proximité malaisante, et l’insolence potache avec laquelle metteur en scène et comédiens traitent des questions abyssales et douloureuses est totalement jubilatoire.

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