© Frédéric Iovino

Hommage choral aux multiples courants de la danse moderne et contemporaine, la création anniversaire de Thomas Lebrun propose un collage qui permet d’identifier dans des danses profondément antagonistes des résonnances communes.

L’éclectisme de la playlist, qui entrechoquent Debussy à Elvis Presley, Beethoven aux Doors ou Mozart à Alphaville, accentue la dispersion expressive du spectacle. Les danseurs, qui ont tous les âges, toutes les silhouettes, finissent le “bouquet”. Le début est plus poussif, peut-être parce que l’aridité de la danse formaliste conserve quelque chose de provocant. Pourtant, cette danse reste une consolation, après deux ans de contraintes de nos libertés de mouvement et de réunion, où seule la valeur économique du corps était appréciée. La scandaleuse gratuité du “mouvement sans émotion” est une dispense de sens et d’utilité qui nous est rarement permise. C’est une réjouissance intense de voir un corps sans motivation et sans emploi, qui n’est plus que rythme, hasard, abstraction. Profitez, la virtuosité et l’expressivité du mouvement ne comptent pour rien, et ce n’est pas une leçon simple à apprendre.

Chaque nouvelle danse devient plus énergique, plus séduisante. Ce sont des musiques connues, que nos corps reconnaissent, sur lesquels chacun de nous a pu danser. Ce lien avec la danse d’aujourd’hui, de “tous les jours”, que l’on partage avec les danseurs, est particulièrement fort. Les tableaux collectifs sont traversés d’intervalles solistes qui rappellent la place récente du solo dans nos danses contemporaines. Cette ultime liberté, de pouvoir danser seul, pour une femme comme un homme, et non plus en groupe ou en couple, est un privilège que l’on interroge rarement. Les deux ans de pandémie ne l’ont pas entamé, il restait possible de gesticuler chez soi. Mais la danse est toujours une expérience collective qui appelle la possibilité du corps de l’autre. Il n’y a de corps libres qu’entouré d’autres corps libres, et c’est ce qui rend la danse indissociable de l’histoire sociale. Les années passées sans pouvoir se réunir pour danser, même seul, mais à plusieurs, ne sont pas bouleversantes parce qu’elles ont contrarié quelques solitaires forcés en mal d’étreintes. Elles ont porté atteinte au corps social lui-même. L’hommage de Lebrun claque d’autant plus fort qu’il semble célébrer la danse, autant que la liberté de sortir danser.

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