Les Deux Frères et les lions

À la conquête, mais de façon ouverte, please

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Au théâtre des Halles, le Théâtre irruptionnel nous livre une fable qui embrasse fraternité et capitalisme, en n’oubliant pas le public, impliqué et questionné.

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Avant même d’être sur nos fauteuils, on le sait : on a déjà été conquis. Au sens propre. Les deux personnages des « Deux Frères et les lions » nous ont fait avancer à leur suite, en chantant, et nous installent. On apprendra bientôt qu’ils sont frères, milliardaires, et extrêmement liés. À tel point que, lorsqu’ils commencent à raconter, face à nous, leur histoire, ils parlent en même temps. Nous, on écoute ce travail choral, et le décalage qui s’ensuit. Et on s’interroge : les informations qu’ils nous donnent sont-elles vraies ? Le spectacle s’inspire-t-il de personnages réels ?… Bienvenue dans l’écriture d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, ici auteur, metteur en scène (avec Vincent Debost) et interprète. Un style qui mêle langage très direct, histoires intimes et contexte politique marqué. En tirant parti des lieux : sa compagnie, le Théâtre irruptionnel, fondée à la fin des années 1990, fut en résidence au regretté Forum du Blanc-Mesnil, où elle questionna, le temps de quelques spectacles brillants, cultures urbaines, héritages orientaux… Ce « Deux Frères », créé en 2012 dans ce dernier lieu, conte une histoire vraie, bien évidemment. Celle de jumeaux anglais, issus d’un milieu pauvre, qui abattirent, des années 1950 à la fin du xxe siècle, toutes les frontières et les obstacles se présentant à eux et les empêchant de gagner de l’argent. Entreprise de peinture en bâtiment, hôtels de luxe, chaînes de petits commerces, journaux… Ils devinrent connus. « Trop connus. » Nouveau défi, donc : disparaître aux yeux du monde, avec leur argent… Marchant sur leurs pas, le spectacle d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre est tissé de microscènes, qu’il interprète avec Lisa Pajon, qui joue le « frère » introverti et prudent de façon forte. Ces moments impriment au spectacle un rythme endiablé, émaillé de pauses silencieuses. Et surtout, la frontalité règne, et demeure. Les interlocuteurs des deux frères ne seront quasiment jamais visibles : un seul apparaîtra, via Skype. Et le récit d’alterner avec des phases plus orales, où le duo nous explique ses stratégies. Pourquoi ? Pour que nous puissions nous saisir de cette histoire, et réfléchir. Pour ouvrir sur des pistes très actuelles. Les deux frères, par exemple, ont un ennemi : l’État. Qui les pousse à installer leur argent, avec « discrétion et secret », à l’abri de toute juridiction. Faut-il les en blâmer ? Et au fait, sont-ils si sympathiques, ces deux frères ? Derrière ce que nous inspirent leurs interprètes, tous deux splendides ?… À chacun de trouver ses réponses. Le spectacle place en tout cas ses héros, vers son milieu, dans un point culminant, une situation folle : à plus de soixante-dix ans, ils ont installé la capitale de leur empire sur une île qu’ils ont achetée, au large de l’île de Sercq. Une possession insulaire qu’ils ne peuvent pas léguer à leurs filles respectives, du fait du… droit normand. Car l’île de Sercq, au début du xxie siècle, était encore régie par un système féodal, excluant des successions les femmes… La suite du spectacle ? Un bras de fer. Avec nous, public, dans un rôle particulier. Tout le long de la petite heure qu’il dure, « Les Deux Frères et les lions » ne fait pas que nous tenir en haleine : il nous implique. Et questionne le lieu public où nous sommes rassemblés.

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