Shakespeare, sauce hipster

Richard III
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Le spectateur, tellement déçu par le « Roi Lear » d’Olivier Py, jette son dévolu sur l’autre Shakespeare du festival. C’est très beau, maîtrisé, brillant même. Mais Thomas Ostermeier, avec son « Richard III » si séduisant, ne parvient pas complètement à nous faire vibrer.

(c) Christophe RAYNAUD DE LAGE

(c) Christophe RAYNAUD DE LAGE

Disons-le d’emblée : ce « Richard III » – qui constitue la suite de « Henry VI » – risque de décevoir les admirateurs de Thomas Jolly et autres amateurs de sagas romanesques façon « Les Rois maudits ». Pas de complication narrative. Pas de rhétorique emphatique du geste. Pas d’expressivité surjouée de la parole. Car le but de Thomas Ostermeier n’est pas de réinventer Robert Hossein. « Je déteste la déclamation, la profération des textes », déclare-t-il dans le programme. Il taille dans la pièce, en jette plus du tiers, élague tout ce qui pourrait nuire à la progression dramatique, ne s’embarrasse pas des personnages secondaires, qui sont presque interchangeables, les comédiens de la Schaubühne endossant plusieurs rôles. Tout est fait pour que l’on se concentre sur le jeu – excellent – de son acteur fétiche Lars Eidinger, lequel avait déjà incarné Hamlet en 2008, dans la Cour d’honneur.

Même s’il opte pour un décapage drastique de la pièce, Ostermeier fait du théâtre, et quel théâtre ! Comme une poignée de dés jetés sur une table de jeu, les comédiens déboulent sur la scène, courent dans tous les sens, grimpent acrobatiquement des échelles, se laissent glisser le long d’une barre. C’est l’équipée sauvage, accompagnée en direct live par un petit orchestre rock au son branché et vintage. C’est viril, tapageur, cool et sarcastique tout à la fois. Ça centrifuge et ça centripète. Ça fait la fête et ça zigouille à toute bringue. C’est sombre, âpre mais ça brille aussi, comme les confettis dorés qui pleuvent sur la scène, et c’est léché, comme les belles créations vidéo de Sébastien Dupouey qui nous sont projetées.

L’attention du spectateur se porte alors sur un micro-caméra, suspendue à un câble élastique au centre de la scène, parce que c’est vers elle que se dirige sans cesse, par des mouvements compliqués, le corps estropié de Richard III. Celui-ci, ainsi que l’a voulu Shakespeare, est laid, déglingué, au physique comme au moral. Il est bossu, il est voûté, il traîne la patte, il porte une minerve au cou. Sa soif de pouvoir le conduit à épouser la princesse Anne, dont il aura fait tuer le mari et le père. Pour devenir roi, il faut être le roi des bâtards. Ce micro-caméra, qu’il empoigne avec une jouissance maniaque, inquiétante, opère l’échographie d’une âme malade. L’objet est l’expression de son narcissisme contrarié et morbide.

Dans ses interviews, Ostermeier dit que Richard III nous ressemble. Une empathie doit se créer parce que, au fond, il incarne la crapule que nous aurions envie d’être. Malgré un déploiement de procédés efficaces, cela fonctionne moyennement. Certes, les deux dernières scènes, dont la beauté de conception et de réalisation est époustouflante, donnent enfin au personnage toute sa profondeur tragique. Mais on se tient un peu extérieur au reste de la pièce. Serait-ce en raison des coupes, qui rendent les autres personnages inexistants ? Serait-ce l’emploi réitéré d’un spectacle à l’autre de ces images subjectives tournées en direct ? Richard exhibe sa fausse bosse comme Hamlet exhibait sa fausse bedaine. Son cadavre finit suspendu à ce croc que devient la microcaméra, comme un recyclage de la carcasse de porc du magnifique « Mesure pour mesure » que le Berlinois avait donné à l’Odéon. Un sentiment de déjà-vu traverse le spectateur.

Comme si Ostermeier, plutôt que de s’emparer pleinement de la pièce de Shakespeare, ne donnait là qu’une illustration de son propre théâtre. On ne voit plus tourner qu’un système, certes brillant et séduisant.

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