“Dance” mille voltes

Dance
Par

© Jaime Roque de la Cruz

© Jaime Roque de la Cruz

Lorsque Lucinda Childs crée « Dance », en 1979, quelques années seulement après « Einstein on the Beach », l’œuvre monstre de Bob Wilson, c’est un accueil incrédule, désapprobateur même, que le public américain réserve à la pièce. Plusieurs décennies plus tard, elle est considérée, à raison, comme un chef-d’œuvre absolu.

La constellation de choc et de rêve que forment Philip Glass, Lucinda Childs et Sol LeWitt est une digne représentante de la scène new-yorkaise, où toute une nouvelle génération bouillonnante et inventive d’artistes d’avant-garde, danseurs, chorégraphes, compositeurs, performeurs et designeurs, prennent informellement part au Judson Dance Theater et laissent peu farouchement entrevoir, même sous les conspuations des médisants, leur radicale volonté de changement. Tout semble heureusement à nouveau possible en matière de création : bouger les lignes de la danse, enfermée dans les carcans d’un académisme largement dépassé, rêver et réinventer de nouvelles formes, développer une approche moins figurative et plus essentialiste de la danse, et magnifier ainsi ce qu’elle a de plus pur, de plastique et d’organique. Volontiers minimalistes, espace, temps, sons et corps en mouvement fusionnent dans une alchimie rare et irradiante, pour former, plus encore qu’un objet spectaculaire, une idée, une pensée de la danse nouvelle, « postmoderne », comme on la catégorise, dominée par un goût partagé de l’épure, de l’abstraction, du graphisme et de la sérialité.

Le corps droit, le port gracieux, les bras souples et écartés, les longues silhouettes graciles et élancées aux gestes éoliens vont et viennent de manière ininterrompue et à une vitesse folle. Elles sautillent, virevoltent, lévitent même. Soutenues par l’angélisme vocal et la pulsative ritournelle électronique d’une composition de Philip Glass absolument entêtante, elles suivent avec panache la mécanique chorégraphique métronomique, parcourent les lignes, les diagonales et les courbes infinies de sa géométrie toujours variable et implacable, traçant, déchirant l’espace teinté de couleurs oniriques bleu nuit, rouge vif, jaune solaire.

La circulation fluide et répétitive est d’une beauté fascinante. L’effet obtenu tient de l’ivresse, de l’hypnose ou du vertige. Un sentiment redoublé par la proposition originale du plasticien Sol LeWitt, qui travaille la vidéo, jamais pléonastique, comme une superposition, une démultiplication de focales. Il capte le geste des danseurs et l’amplifie, le dilate, en mouvement ou en image arrêtée, noir et blanc, merveilleusement photogénique. Réalité physique et virtualité filmique s’allient pour maximaliser le caractère insaisissable de l’œuvre.

Interprétée au théâtre de la Ville juste avant sa fermeture par les danseurs du Ballet de l’Opéra de Lyon dans une forme olympique et parfaitement rompus au répertoire contemporain le plus exigeant (Cunningham, Forsythe, Ek, Brown, Kylian…), « Dance » est à l’évidence la pièce maîtresse du portrait consacré par le Festival d’automne à la papesse de la danse postmoderne. De nombreuses pièces historiques, dont les déconcertantes « Early Works », constituent un riche programme autour de la danseuse et chorégraphe. Il devrait se clôturer en beauté avec la nouvelle création que Lucinda Childs signera pour douze danseurs sur la « Grande Fugue » de Beethoven.

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