Divin Marquis

Quills
Par

© Renaud Philippe / Le Devoir

© Renaud Philippe / Le Devoir

Sade : esprit libertaire, assoiffé de mots, plongé corps et âme à la recherche d’une langue serpentine et acérée. Le duo formé par Robert Lepage et Jean-Pierre Cloutier s’attaque avec brio à la pièce de Doug Wright, pour nous offrir une exaltante joute oratoire, visuelle et morale.

La plume du Marquis n’est pas qu’une faible métaphore : la pièce de Wright transpire la pensée et la langue du maître. Le brouillage générique entre théâtre et roman est magnifié, tant par le texte que par sa mise en scène. Les jeux de miroir – reflets et transparences – mettent habilement en perspective ce mélange, en démultipliant l’espace et en superposant les images. Le décor permet l’incrustation d’instants et de polyphonies romanesques au discours scénique, tout en développant une esthétique visuelle à couper le souffle : effets kaléidoscopiques, cœur pivotant du plateau, effets lumineux. La malicieuse parole du Marquis s’étale partout : les feuilles, les murs, les habits… En mettant en scène cette soif interdite d’histoires, jamais étanchée, la pièce transporte la langue du Marquis à travers l’espace et les personnages. Rien ne peut l’arrêter, pas même l’enfermement. Pas même la mort.

Le texte est une explosion langagière. Les personnages passent naturellement d’un ton à l’autre, permettant de rire facilement de l’effroi. Sacre de la langue ; de ses contours et détours souples, de sa force d’expression et de perdition. La plume n’est pas qu’un simple accessoire, elle est aussi l’image symbolique d’un objet sexuel et langagier prolifique. Sa pointe acérée vient claquer aux oreilles et se mirer dans le décor, réceptacle infini d’une imagination débordante. Avec une rythmique parfaite, l’esthétique du « monstrueux » propre à l’écrivain d’antan se développe tout au long de la pièce ; d’abord en sourdine (avec la construction d’un château impossible qui voudrait contenir les pulsions d’une femme nymphomane), pour finir par éclater en un véritable cauchemar. Évoluant vers l’invraisemblable et l’effroyable, la mise en scène ne tombe pas dans l’écueil d’une surenchère déplacée. Et si Lepage se met à nu, c’est ici sans superficialité mais pour nous guider encore plus loin dans les tréfonds de la conscience et de la morale. La figure mythique du libertin se superpose enfin à celle, magistrale, d’un Christ dévoyé, couronnant l’évolution du fraternel abbé de Coulmiers vers la folie.

C’est bien à un combat entre morale bien-pensante et apparente inhumanité que nous avons droit. Les reflets kaléidoscopiques jouent telles des taches de Rorschach, projection de l’ombre morale des personnages et de leurs rapports sur scène. Les masques des personnages a priori vertueux s’effritent : celui du Dr Royer-Collard (Jean-Sébastien Ouellette), qui escroque la femme du marquis (Érika Gagnon), ou encore ceux de sa propre femme (Mary-Lee Picknell) et de sa proie, l’architecte (Pierre-Olivier Grondin). L’abbé torturé (Jean-Pierre Cloutier), « le cœur sur la main », est lui aussi happé par la logorrhée labyrinthique et hypnotique du Marquis (Robert Lepage) ainsi que par la trop troublante beauté de Madeleine (Mary-Lee Picknell, toujours). Ces destins mêlés deviennent le théâtre de la malice de Sade, qui souhaite décrire la nature profonde de l’homme, « baisant, mangeant, chiant, mourant ».

Écrire, encore écrire, toujours écrire. Noircir toute surface possible et se purger d’une libido toujours renaissante. Quand le corps tombe, pièce par pièce, découpé par la censure morale, la peur et la fascination morbide, l’esprit, lui, « compose » toujours. La voix suave de Lepage continue de résonner et de transpercer l’âme ; ses mains continuent de parcourir le papier. À l’image de la frénésie créatrice et obsédante de l’écrivain, « Quills » – revu par Lepage et Cloutier – est une ré-écriture fantasmée, qui joue avec la langue et transfigure l’espace.

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