La grenouille avait raison

Féerie des bas-fonds

Par

(c) Anhes-Hugues

© Anhes-Hugues

Sixième spectacle de James Thierrée, « La grenouille avait raison » est présenté aux Célestins dans le cadre d’Utopistes, après avoir été créé en avril au théâtre de Carouge, à Genève. Fidèle à son univers circassien et poétique, le petit-fils de Chaplin propose ici une fable techno-organique à la mécanique bien huilée.

Tout commence par le chant. À peine le rideau descendu – matière rouge et vivante qui disparaît comme une créature plissée et fuyante –, le récit s’installe. C’est à Mariama, coryphée ensorceleur mêlant soul et lyrisme, que revient la tâche de commenter l’histoire de cette fratrie emprisonnée dans des bas-fonds fantasmatiques. Narration vaporeuse que chacun interprétera à sa manière : malédiction tragique pesant sur une famille condamnée au kidnapping ou à l’exil, ou simple rêve surréaliste ?

Pour faire vivre ce monde imaginaire dans lequel nous plonge Thierrée, le plateau est investi par une démultiplication de matériaux symboliques qui définissent une ambiance à la fois steampunk et aquatique, à la Jeunet. Au cœur du dispositif, une fleur plafonnière géante (orchidée ? Nénuphar ? Ou plutôt créature plante-araignée ?) tantôt éclatée et recentrée, et dont les mouvements ponctuent la dramaturgie grâce à un jeu subtil et précis de ficelles activées par une demi-douzaine d’assistants cachés hors scène. Sur les pétales, la danseuse Thi-mai Nguyen a trouvé refuge et semble veiller sur la fratrie avec un dessein obscur.

Ce qui frappe, comme toujours chez Thierrée, c’est la façon si particulière dont la technique et l’artisanat viennent servir le propos poétique. Dans son invitation à une « suspension volontaire de la crédulité », il mêle avec puissance et tendresse les champs élémentaires de l’eau, de l’air, du métal… Mais la force de son univers est d’abord la construction d’illusions scéniques, de « mentir-vrai » souvent burlesques, dans lesquels vient se nicher l’attention du spectateur : ainsi, ce piano d’un autre siècle dont on ne sait jamais vraiment s’il joue tout seul ou non ; ces membres postiches soudainement détachés des corps ; et ces corps eux-mêmes qui opposent entre eux de fausses résistances…

Poème visuel et sonore, « La grenouille… » reste un spectacle très circassien dans sa construction même, en une succession de jeux sur les corps et les objets : contorsionnisme, acrobaties, poésie musicale, prestidigitation… Cette volonté un peu trop systématique du spectacle total ne va pas sans quelques longueurs et approximations. On regrettera que certains passages, notamment les plus clownesques, ne soient pas davantage resserrés et se déclinent en numéros de cirque trop démonstratifs et « extérieurs », selon le mot d’André Gide se plaignant des Fratellini tardifs des années 1930.

Malgré ces réserves, il est difficile de résister à l’envoûtement. Car « La grenouille… », au-delà de l’exubérance scénographique, nous maintient sur le fil entre drame et légèreté comique : fable tragique, il l’est à travers le poids d’un destin implacable, appuyé par l’étrangeté inquiétante des éléments (l’escalier ne menant à aucune sortie, le piano, la fleur…) ; mais aussi conte humoristique sur la difficulté du vivre-ensemble, sur les tensions entre affection et rivalité qui fondent les relations familiales. Au final, pas de révolution scénique avec « La grenouille… », mais plutôt la continuité esthétique de « La Veillée des Abysses », une parenthèse de féerie légère ouverte à tous les publics.

En tournée : théâtre des Célestins (Lyon, novembre 2016), théâtre du Rond-Point (Paris, décembre 2016).

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