Méta-théâtre politique contre l’exclusion

On a fort mal dormi
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À la Manufacture, Guillaume Barbot met en scène Jean-Christophe Quenon dans « On a fort mal dormi », une adaptation des « Naufragés » et du « Sang nouveau est arrivé », de Patrick Declerck, témoignages de son expérience comme psychanalyste auprès des sans-abri. Un monologue puissant et d’une grande finesse, qui met en lumière, avec à la fois gravité et humour, mais sans jamais être agressif, notre incapacité à donner une place à ceux qui sont exclus.

Comment entrer dans le drame lorsqu’on traite d’un sujet aussi « dramatique » que l’exclusion et le quotidien des clochards ? Il serait insupportable de voir un acteur singer le mendiant du coin de la rue avec un réalisme complaisant. Heureusement, c’est une tout autre approche que nous propose Guillaume Barbot, pour donner corps aux témoignages de Patrick Declerck. Jean-Christophe Quenon, assis parmi nous, commence par parler de lui-même, de l’expérience théâtrale qu’il s’apprête à vivre : se mettre à la place d’un médecin qui a travaillé durant quinze ans dans les centres d’hébergement pour SDF ; et c’est avec beaucoup de finesse et de pudeur que nous glissons d’un coup dans le théâtre, presque sans nous en rendre compte. Comme s’il lui suffisait de le dire pour l’être soudain, Quenon est à présent Declerck assis parmi nous, parlant de lui-même et de l’expérience qu’il s’apprête à vivre : se mettre à la place d’un clochard pendant une nuit. Cette mise en abyme (un homme qui se met à la place d’un homme qui se met à la place d’un autre homme) nous permet à tous d’aiguiser au mieux notre capacité d’empathie et pose un cadre suffisamment solide et sécurisant pour que nous puissions plonger dans le récit effroyable du quotidien de ces « fous de l’exclusion », comme le dit si justement Patrick Declerck.

À la fois cru et cruel, le texte va très loin dans la description de l’horreur et de l’ironie, et c’est un courage qu’il faut saluer. Cependant, les garde-fous sont là : l’humour, parfois très acerbe ; le droit que s’arroge l’acteur de dire « Stop ! » et d’interrompre le jeu, de sortir de l’action pour que nous reprenions ensemble notre souffle et nos esprits. Tout cela nous permet de nous mettre à distance pour à la fois nous préserver mais aussi nous livrer à une vraie réflexion critique et concrète sur notre manière d’être face aux exclus que nous rencontrons. Car on apprend aussi beaucoup grâce à ce témoignage, et l’on s’étonne d’en savoir si peu, et l’envie nous vient d’en savoir encore davantage. Grâce au charisme de Jean-Christophe Quenon et à la sobriété de la mise en scène de Guillaume Barbot, le spectacle réussit le tour de force de nous amener au plus près de nos sentiments de rejet et de dégoût, mais, une fois ceux-ci représentés, voici qu’ils s’estompent, comme par effet de catharsis. Et lavés que nous sommes de notre répulsion, nous pouvons enfin nous approcher, nous familiariser avec ces personnes et reconnaître en elles nos semblables et non des étrangers. On ne sort pas indemne d’un tel spectacle, on en sort blessé dans sa condition d’homme, par phénomène d’identification avec ces blessés du corps social qui nous sont décrits. Mais on en sort aussi différent, et différents sont sans doute à présent notre regard et notre posture envers eux, car donner à voir, à comprendre, proposer un instant de se mettre à la place de, rendre familier, c’est faire reculer la peur, permettre la rencontre. « On a fort mal dormi » est un spectacle aussi subversif que nécessaire, du vrai et beau théâtre politique, de celui qui agit sur le monde.

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