Le Petit Bain

Bain de jouvence

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Sur scène un gigantesque bloc de mousse nous domine. Un homme accroche sa veste, ouvre les pans de filet qui forment les contours du cube comme on ouvre les cloisons de l’imaginaire. La mousse tient, debout. On dirait l’un de ces personnages muets et bienveillants qu’on rencontre dans les films de Hayao Miyazaki. L’homme disparaît dans la matière et commence alors un jeu aussi poétique que jubilatoire. Il la découpe, la façonne, compose de petits personnages éphémères qu’il installe sur son épaule et danse au milieu des bulles dans une musique enveloppante. Éclairées doucement, les images se succèdent et les sensations nous submergent, les dimensions s’abolissent, l’émerveillement gagne les petits et la nostalgie fait succomber les plus grands. Ici pas de rapport à la nudité ou à la pudeur mais une certaine façon d’être auprès de son corps, dans le geste, dans le mouvement et surtout dans la confrontation avec une matière à la fois concrète et mouvante, entre solide et liquide. Le bonheur d’être dans son bain dépasse alors celui de la simple ablution pour atteindre l’extase de faire partie d’une harmonie des sens.

C’est toujours compliqué d’adresser un spectacle au très jeune public. La tentation est grande d’abaisser le discours et l’esthétique à la hauteur du coffre à jouets. Mais Johanny Bert et son Théâtre de Romette ont compris quelque chose d’essentiel. Quand la lumière s’éteint, ce qui se joue sur scène dans l’esprit d’un petit enfant va au-delà de tout : de la réalité, du temps, de l’espace, du langage et surtout de la vraisemblance… Les conventions théâtrales ne sont intégrées que bien plus tard. Elles deviennent même parfois une grille de lecture indélogeable de notre regard, et il nous est alors impossible d’apprécier une œuvre si elle ne correspond pas à ces codes de représentation. Or, si « Le Petit Bain » est à ce point réussi et si beau dans son adresse aux tout-petits, c’est qu’il ne repose sur aucune de ces contraintes. Ici pas d’interaction gênante et autoritaire avec le public ou de schéma narratif simplifié à l’extrême. C’est un instant de pure poésie sensorielle qui laisse tout l’espace à la réception personnelle. L’imagination est totalement libre d’agir, sans pour autant qu’aucune proposition ou image ne soit obscure ou résistante.

Car l’enfant est capable lui d’accepter scéniquement bien plus de choses que nous : les changements d’échelle, la distorsion du temps… Ses rapports à l’ennui, à la perplexité, à la stupeur et au suspense ne sont pas les mêmes. Le petit spectateur vit à 100 % par procuration tout ce qui est en train de s’accomplir. Et sur mes genoux, ma fille de deux ans et demi ne réprime pas le besoin de le verbaliser en me chuchotant à l’oreille : « C’est bleu… Le bonhomme sur l’épaule… C’est grand… Oh ! Il disparaît… » Et il en va de même pour chaque famille dans la salle, et ces dialogues murmurés aux adultes sont comme le texte spontané du spectacle, différent à chaque fois. Et c’est ainsi que le miracle s’accomplit. Nous-mêmes nous redevenons sensibles à ce que les conventions nous empêchaient de voir. « Le Petit Bain » est un magnifique poème pour vivre ou revivre ensemble un état de grâce, la joie d’être « neuf » au monde.

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