Une longue peine

Au bout de leur peine

Par

© Emilia Stéfani-Law

Ils sont cinq, debout, côte à côte, surgissant d’une nuit profonde. Ils racontent la prison. Construit à partir de la parole d’anciens détenus ayant accompli de « longues peines », le spectacle de Didier Ruiz nous bouleverse et ne nous lâche jamais.

André, Éric, Alain, Louis et Annette, sa compagne. Ils n’étaient jamais montés sur une scène et d’emblée, on est saisi par leur présence : leur voix, leur corps, leur histoire. Tout est juste. Ils ne dialoguent jamais entre eux, ils sont seuls avec leur parole comme ils l’ont été dans leur expérience de la prison. Et pourtant on les sent toujours ensemble. Ensemble avec le public, aussi.

Le risque avec des amateurs au théâtre, c’est de les mettre à distance de la société, de créer la sensation d’un patronage condescendant, d’exhiber des phénomènes de foire. Le regard de Didier Ruiz est au contraire respectueux, fraternel, prévenant. Son parti pris est de ne pas ajouter à la dureté du monde. Sans jamais toutefois la dissimuler.

Il faut dire que le metteur en scène a eu la chance de rencontrer des personnes particulièrement émouvantes, qui « sont », sans avoir besoin de jouer. Le spectacle s’est écrit à partir d’entretiens dont il a agencé quelques bribes, quelques fragments, quelques thèmes : les « acteurs » racontent au présent selon cette trame. Le plateau nu, le dispositif radicalement dépouillé, les lumières qui révèlent les corps donnent à cette parole sensible sa place essentielle, en restaurent toute la force et la dignité. « Après l’ombre », le long-métrage encore inédit de Stéphane Mercurio, qui a filmé chaque étape de la création, nous en dira peut-être davantage sur la « méthode Ruiz ».

L’incarcération est un long processus de déshumanisation, dont la pièce offre des exemples très concrets : les rapports sexuels sous l’œil des matons pour Annette et Louis, l’humiliation vécue par Alain pour se rendre sur la tombe de son fils… Même si Louis semble avoir essayé d’intellectualiser politiquement sa situation par l’engagement et l’écriture d’un livre, la prison reste surtout une souffrance absurde et intolérable. À l’image de celle provoquée par des dents non soignées, qu’Éric finira par s’arracher lui-même dans sa cellule. La prison est d’ailleurs présentée comme une fatalité sociale, un piège infernal dans lequel on replonge : trente-cinq ans de détention pour André, l’enfant des quartiers pauvres de Lyon, envoyé tout jeune en maison de correction.

Placés dans un état de concentration maximale, les spectateurs communient, éprouvent une empathie totale. Parfois, ils sont littéralement submergés par l’émotion face à l’indicible. Comme lorsque Alain évoque les lunettes de sa mère, décédée pendant son incarcération, déballées d’un sac en plastique.

On pense à ces personnes. Que peut leur apporter Didier Ruiz avec cette pièce ? Une revanche sur la vie ? Une thérapie ? Une rédemption ? Peut-être. Mais on n’en est pas complètement certain. « Laissez tout espoir, vous qui y entrez  » : l’enfer de la vie carcérale est devenu un moi intérieur, dont elles resteront à jamais prisonnières. Il s’agit surtout de leur permettre d’accomplir un don véritable : restituer au spectateur l’humanité pure qui pleure en lui. Assurément, Didier Ruiz croit au théâtre. Dans ce qu’il a de plus noble. Dans ce qu’il a de plus vertueux.

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