Medea

© Monika Rittershaus

Par amour, une mère se défait de ce qu’elle est : patrie, passé, pouvoir. On arrache son voile rouge, on la teinte de boue. Médée, puissante magicienne de Colchide n’a plus d’identité. Elle, fière apatride, s’accroche à son amour pour Jason et ses enfants, se défend comme elle peut aux portes de Corinthe. Mais seul le voleur de la toison d’or et sa progéniture ont reçu droit d’asile. Elle, privée de tout, est reniée. Elle, injuriée, se relève, furieuse. Le fil du destin est noué.

Au Komische-Oper de Berlin, cette relecture du mythe antique sous la plume de Franz Grillparzer, s’appuie sur un traitement exceptionnel des personnages et du drame dont la trame se trouve resserrée autour d’une enfilade de points de conflits, tous aussi tourmentés les uns que les autres. La fin est d’ores est déjà accomplie lorsque Médée paraît, creusant, comme un animal blessé, la tombe de son pouvoir. Le noir devra être le témoin silencieux et éternel de ses pouvoirs passés et du mal qu’ils ont causé. Mais Médée, aussi puissante soit-elle, n’a pas été douée du troisième œil. L’amour l’a aveuglée et il faudra qu’il lui pince le cœur, lui arrache ses enfants et l’humilie pour que la rage sanglante lui serve alors de nouveau foulard dans la nuit de sa déraison.

Cette figure mortelle, difficile à manier, ne pouvait pas mieux s’accomplir qu’à travers la musique d’Aribert Reimann et la mise en scène de Benedict Andrews. Les couleurs sont parfois atonales, les contours quelques fois mélismatiques, comme les vestiges d’un air archaïque venant de l’Est. Les timbres orchestraux, travaillés avec finesse, colorent la scène de tons crissants, frappants, foudroyants, faisant claquer les percussions de métal, tonner ses cuivres et laissant se plaindre les vents. La colère et la folie mêlées de Médée sont ici partout représentées, éclatant en une myriade de cris passionnels. Son état émotionnel, déjà vacillant, se tord dans l’air, ravage la scène. Partout le son de sa peine transformée en vengeance résonne.

La musique terrifiante et somptueuse, portant six voix sublimes, au sommet de leur technique, se fond à merveille dans le cadre tendu par Benedict Andrews. Ses propositions intelligentes et belles jouent efficacement sur des symboles et des matériaux présents a minima. Un théâtre éviscéré de l’inutile, concentré sur la violence du mythe. L’action, si complexe, développe un point précis, un minuscule interstice où Médée fond ; une chute à toute vitesse, dans les méandres d’un abysse insoupçonné. Les arcs conventionnels du drame n’ont plus lieu d’être ; si l’on conçoit le passage d’une Médée à une autre — de celle qui ne jure que par la vie de ceux qu’elle aime à celle qui décide de semer le chaos — tout semble pourtant déjà conclu, déjà fini. Métamorphose d’une folie à une autre. Passage d’un amour à un autre, de rouge et de noir mêlés, où se confondent les viscères d’une mère avec la fierté d’une femme magicienne.

De rupture en rupture, la scène offre un conflit furieux, saisit au moment même de sa réalisation et déroulant un climax de plus de deux heures, qui prend le spectateur à la gorge et lui dévoile les troubles du monde : des hommes comme des dieux qui échouent eux-mêmes à refréner Médée. Un voyage au cœur d’un affrontement sans fin, d’une déréliction qui n’en finit pas de transformer les esprits, les corps et la société ; là où s’affrontent magie noire, lois injustes des hommes et silence de la parole divine. Là où échoue l’amour, dans le sang noir de la nuit.

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