L'avenir

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« Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s’éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. »

Cette citation de Walter Benjamin sur le concept d’histoire pourrait suffire à évoquer « L’avenir », long monologue poétique qui nous emmène sur les routes dévastées d’une apocalypse à venir. Clément Bondu, auteur et interprète du texte, a de fait tout d’une gueule d’ange : une voix qui charme, un timbre grave et enveloppant. Ses mots, tour à tour déclamés puis scandés à la manière du « spoken words », à la croisée d’un Stanislas Nordey et d’une Kate Tempest, cherchent à mettre en perspective divers éléments problématiques du contemporain – migrations, crise de l’Europe, réchauffement climatique, étalement urbain – dans une dystopie qui se déploie avant tout dans la tentative d’une parole poétique, portée par des nappes de musiques électroniques mixées en live par deux membres du groupe *MEMORIAL. Pour autant, la poésie s’arrête au bord du plateau, malgré l’esthétisme de l’ensemble et la maîtrise vocale du comédien. L’auteur, tout comme l’Angelus Novus de Klee, semble avoir gardé le regard trop rivé sur le présent pour réellement nous emmener vers l’avenir.

Il ne suffit pas de scander le mot « Lampedusa » et d’y mettre du souffle pour faire s’envoler l’imaginaire ou provoquer une réflexion. De la même manière, l’évocation cette Europe « putrescente » et effondrée n’est pas sans rappeler ostensiblement le morceau « Europe » de Noir Désir dont on distingue l’influence, ou le plus récent « Europe is lost » de l’artiste et poète britannique Kate Tempest. A la différence près que dans ces deux exemples, le travail poétique de la langue, au sens de renouvellement, vient bousculer les horizons politiques. Du danger de transformer l’actualité en matériau poétique ; s’il ne s’accompagne pas d’un réel travail de renouvellement des formes, qu’elles soient langagières ou scénographiques, l’ensemble apparaît comme déjà-vu, enlisé dans l’ornière même de l’époque qu’il critique. Trop de présent, donc, au détriment d’une réelle présence : celle qui viendra nous bousculer de nos sièges, celle qu’on attend toujours au théâtre et que le comédien ne semble pas s’autoriser à risquer. Alors que l’une des choses qui semble manquer à cette performance est avant tout l’audace, celle qu’on voit pourtant poindre dans le rêve de ces « Nouveaux Tsiganes » perdus dans monde en ruines.

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